Frédéric Rousseau Le Procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, 2003

Rousseau (Frédéric), Le Procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru. Paris, Seuil, 2003, 319 pages.

Norton Cru est décidément à l’ordre du jour. Un colloque et deux articles récents l’attestaient1, quand est paru l’ouvrage de F. Rousseau. Ne partageant pas les opinions de l’auteur sur la Grande Guerre ni son interprétation du comportement des poilus, je n’en suis que plus libre de dire le bien et le mal que j’en pense.

Le bien d’abord, et il l’emporte. C’est un vrai livre, qui apporte beaucoup de neuf sur Norton Cru. F. Rousseau a consulté les dossiers de la Dotation Carnegie pour la Paix internationale à Columbia, le fonds Norton Cru à Aix et il a dépouillé la presse. Une documentation de première main qui ne permet pas de retracer entièrement la biographie de l’auteur – on ignore ce qu’il fait entre son baccalauréat à la fin du XIXe siècle et 1908 où on le retrouve professeur de français à Williams College, dans le Massachusetts – mais éclaire sa guerre et la genèse de son gros livre, Témoins. Essai d’analyse et de critique des souvenirs de combattants édités en français de 1915 à 1928.

Deux points nouveaux méritent ici d’être signalés. D’abord, les lettres de Norton Cru à sa sœur attestent que son attitude envers l’horreur de la guerre et la littérature de guerre date de son séjour au front. En janvier 1917, il « considère comme un sacrilège de faire avec notre sang et nos angoisses de la matière à littérature » et il proteste contre ceux qui entretiennent « cette fameuse beauté du carnage » (p. 50). Ensuite, l’inscription de son projet dans le programme de la Dotation Carnegie. Sa correspondance avec le directeur de ce programme, James Shotwell, le contrat signé, l’envoi du manuscrit ne laissent à ce sujet aucun doute. L’engagement de la Dotation Carnegie le décida d’ailleurs à mener à bien un projet qui lui tenait à cœur depuis la guerre, mais qu’il n’aurait peut-être pas achevé sans cette perspective concrète d’une publication prestigieuse. C’est le comité français du programme Carnegie qui a refusé de publier Témoins, plaçant ainsi Shotwell dans une position délicate et obligeant Norton Cru, qui ne trouve pas d’éditeur, à assurer les frais de la publication, le livre étant seulement distribué et vendu par la maison d’édition que vient de fonder M. Bucard, Les Étincelles.

F. Rousseau poursuit par une analyse serrée du livre, dont il décortique la méthode sans esquiver les points délicats que pose l’hypercriticisme de Norton Cru, notamment dans les pages consacrées à Barbusse et à Dorgelès. Au passage, il fait justice de quelques critiques comme de celle d’avoir voulu aseptiser la guerre ou d’avoir négligé les sentiments éprouvés par les combattants pour ne retenir que de petits faits vrais. Dans l’ensemble, cette analyse est équilibrée; ce n’est ni un plaidoyer ni un réquisitoire. Les immenses mérites du livre sont mis en valeur, mais ses défauts sont relevés sans complaisance. C’est de la bonne critique.

La partie suivante est consacrée à la réception de Témoins, aux polémiques qui suivent sa parution d’abord dans le monde littéraire, puis chez les historiens qui, dans l’ensemble, le valident. L’étude est ici très détaillée et très approfondie, car l’auteur semble avoir procédé au dépouillement exhaustif de tous les comptes rendus et articles suscités par le livre. Il me semble cependant que Rousseau, comme Prochasson ou Smith, n’accorde pas assez d’importance à la position de Norton Cru dans le champ historiographique. À cette époque, aucun combattant ne trouve la moindre place dans l’histoire de la guerre, telle qu’elle s’écrit. Lisez le grand classique de Renouvin, paru en 1934 : vous y trouverez des hommes politiques, des diplomates, des généraux, pas de poilus2. L’histoire s’écrit sans eux. Les souvenirs de guerre intéressent les littéraires ou les psychologues, pas les historiens. La revendication de Norton Cru, comme au même moment celle de Ducasse ou de Péricard3, c’est d’obtenir que l’histoire de la guerre soit aussi celle des hommes qui l’ont faite. Pour cela, il faut soumettre leurs témoignages à une critique aussi exigeante que celle menée sur les chartes médiévales ou les textes anciens. Norton Cru se situe en amont de l’écriture de l’histoire et son objectif est de lui fournir des matériaux fiables. Hors de cette exclusion historiographique, son entreprise ne se comprend pas.

Pourquoi F. Rousseau a-t-il choisi de finir son livre par trente pages de polémique contemporaine ? Assurément, on peut plaider que cette seconde vie du livre devait être étudiée. Mais elle ne se relie pas vraiment à la première. Surtout, elle affaiblit l’ouvrage. Ces trente pages discutables seront discutées, focalisant l’attention et faisant oublier l’essentiel de la recherche. Certes, le débat scientifique peut être fécond, mais à condition d’être mené sereinement. C. Prochasson est sévèrement pourfendu pour avoir expliqué comment les négationnistes ont pu se revendiquer de la méthode de Norton Cru – une question que F. Rousseau juge légitime – alors que son article n’a pas du tout pour objet de disqualifier Témoins, ni d’ailleurs de le valider, mais d’étudier le moment et les moyens par lesquels le témoignage entre dans l’histoire. Ces excès ne sont pas seulement maladroits : ils ne sont pas pertinents et ils défigurent un travail qui, pour l’essentiel, est vraiment neuf et solide.

Antoine Prost
1 Sur les traces de Norton Cru, Actes du Colloque international du 18-19 novembre 1999, publiés par M. Frédéric et P. Lefèvre, Bruxelles, Musée royal de l’Armée, Centre d’histoire militaire, Travaux, n°32, 2000 ; L.V. Smith, « Jean Norton Cru, lecteur de livres de guerre », Annales du Midi, octobre-décembre 2000, p. 517-528; C. Prochasson, « Les mots pour le dire : Jean Norton Cru, du témoignage à l’histoire », Revue d’histoire moderne et contemporaine, octobre-décembre 2001, p. 160-189.
2 P. Renouvin, La crise européenne et la grande guerre (1914-1918), Paris, Félix Alcan, 1934 [coll. Peuples et civilisations, dir. par L. Halphen et P. Sagnac, vol. XIX].
3 A. Ducasse, La guerre racontée par les combattants. Anthologie des écrivains du front, Paris, Flammarion, 2 vol., 1930. J. Péricard, Verdun, Paris, Librairie de France, 1934, ouvrage essentiellement composé de témoignages de combattants.
Pour citer
Antoine Prost, « Compte rendu de Frédéric Rousseau Le Procès des témoins de la Grande Guerre. L’affaire Norton Cru, 2003 », Le Mouvement Social, p. 100-101, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=681.
Mise en ligne le 15 octobre 2003.
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