Éric Bussière et al. (dir.), La Grande Reconstruction. Reconstruire le Pas-de-Calais après la Grande Guerre, 2002

Bussière (Éric), Macilloux (Patrice) et Varaschin (Denis), sous la direction de, La Grande Reconstruction. Reconstruire le Pas-de-Calais après la Grande Guerre. Arras, Archives départementales du Pas-de-Calais, 2002, 480 pages.

La Grande Reconstruction rassemble les communications prononcées à l’occasion d’un colloque organisé à Arras en novembre 2000 par l’Université d’Artois et les archives départementales du Pas-de-Calais. « Oserons-nous le dire ?, écrivent en introduction les maîtres d’œuvre du projet, Éric Bussière, Patrice Macilloux et Denis Varaschin, l’élaboration du programme du colloque dont la présente publication constitue les actes se fit dans des conditions originales et, peut-être, exemplaires » (p. 11). Le travail d’archives sur lequel s’appuie le livre est en effet impressionnant : pas moins de 35 maîtrises et DEA ont été soutenus dans le cadre d’un vaste projet de recherche qui a déjà donné matière à plusieurs publications1.

Le plan du livre s’organise selon quatre thématiques introduites par des textes de synthèse d’une grande clarté. La présentation des acteurs et des institutions (Partie I) met en évidence le travail de l’État et des élus dans le département. Elle interroge également le rôle dans la reconstruction économique et démographique des communautés émigrées, dont les effectifs augmentent très sensiblement après-guerre, en particulier les Polonais. Une très riche section d’histoire économique examine ensuite la « reconstruction et (la) modernisation » des secteurs industriels « de base » : agriculture, énergie, transport, construction. La troisième partie, consacrée à « l’architecture et au cadre de vie », s’intéresse aux politiques urbaines et aux choix « sous contraintes économiques » des architectes. On peut regretter que la quatrième partie – imaginaires et représentations – ne soit pas à la hauteur de son iconographie, mise en valeur par une très belle maquette. L’analyse des images s’en tient au niveau du discours sur la part de propagande et de mensonges qu’elles recèlent.

L’ouvrage apporte une contribution importante à une histoire des reconstructions qui a déjà défriché l’après-Seconde Guerre mondiale2. Danièle Voldman rappelle dans son texte de synthèse tout l’intérêt des travaux comparatifs qui permettent de mieux saisir l’évolution des pratiques des acteurs et des politiques publiques face aux dégâts de la guerre moderne. Ainsi, la solidarité nationale exprimée par la IIIe République après la défaite de 1870 ressortit à une logique de réparation et d’indemnisation des personnes, physiques et morales, et non à une politique de reconstruction territorialisante, c’est-à-dire créatrice de nouvelles frontières administratives, industrielles et culturelles3. Les reconstructions sont donc des moments privilégiés pour observer le déploiement de rationalités, portées par des acteurs publics et privés.

Mais les auteurs soulignent également que la part d’idéalisme contenue dans le mot de « reconstruction » ne doit pas occulter le pragmatisme de l’action et le poids des contingences économiques. Constatant le relatif échec de la loi Cornudet (1919), relative à l’embellissement des grandes villes, Dominique Mons écrit que « les seules villes conçues, réalisées et immuables sont les villes des morts : les cimetières militaires de la Première Guerre mondiale sont les manifestes de toutes les nations tombées sur le sol français […]. Rationalisation des tracés et références identitaires s’y succèdent, du monument à la tombe anonyme en passant par l’ordonnancement des plantations et des espèces végétales » (p. 290). Dans une problématique liant la ville, le territoire et la guerre, il est important de ne pas séparer la reconstruction de son côté obscur, les destructions massives dont elle est physiquement et intellectuellement solidaire4. La communication d’Alain Jacques, curieusement placée dans la section « imaginaires et représentations », montre également tout l’intérêt d’une approche spatiale des conséquences de la guerre sur l’espace urbain, ici la ville d’Arras assiégée.

Dans le domaine industriel, la destruction massive des usines et des infrastructures ne détermine pas les politiques d’innovations. Ainsi les réseaux de gaz et d’électricité connaissent des dynamiques différentes. Jean-Pierre Willot montre que la reconstruction du réseau gazier s’appuie désormais sur du gaz de cokerie, destiné au chauffage industriel et domestique, au détriment des usines à gaz construites pour l’éclairage. En revanche, dans le cas de l’électricité, alors que les questions d’interconnexion des réseaux étaient connues avant-guerre, l’État, ses ingénieurs et leur réseau à haute tension échouent dans leur réagencement des acteurs et des systèmes techniques.

L’intérêt d’une telle entreprise réside dans la pluralité des manières dont l’historien construit son objet, à partir d’un « espace de l’archive » dont les institutions départementales du Pas-de-Calais constituent un point de passage obligé. Les organisateurs reconnaissent que « les ruines et les relèvements ont ignoré les frontières administratives, le cadre national de la législation renvoie à une autre échelle, les réseaux se moquent des frontières de papier » (p. 12). Dans sa contribution sur les défis rencontrés par les services de l’État, Patrice Macilloux note la concurrence entre les services du ministère des Régions libérées, qui veulent traiter les affaires des treize départements sinistrés, et l’administration traditionnelle, aux ordres du préfet. Les élus quant à eux s’engagent dans le travail parlementaire national et sur le « terrain », en particulier dans l’animation des sociétés coopératives, qui mutualisent les indemnités individuelles en vue de la reconstruction des logements sinistrés. Pour Jean-Marc Guislin, cette période marque l’émergence d’une conscience politique régionale dont le style architectural est également imprégné. François Caron note, lui, que les forces vives se reconstituent autour d’un « milieu départemental » alliant industriels et hauts fonctionnaires. Plus qu’à l’improbable recherche du bon niveau d’analyse de la reconstruction, ce sont les échelles plurielles du territoire qui doivent retenir l’attention des historiens. Le « cadrage » des archives est donc l’objet de nombreux « débordements » dans un livre dont l’érudition départementale n’enlève rien au souci problématique de ses auteurs.

Vincent Guigueno
1 En particulier le catalogue d’une exposition au titre éponyme, La Grande Reconstruction, Arras, Archives départementales du Pas-de-Calais, 2000.
2 Voir D. BARJOT, R. BAUDOUÏ, D. VOLDMAN (dir.), Les reconstructions en Europe (1945-1949), Bruxelles, Complexe, 1997.
3 L. DUCLOS, « Les approches du territoire », Document d’étude, Séminaire du Service des Affaires Sociales, Commissariat Général du Plan, mars 2002,24 p.
4 Cf. A. PICON (dir.), La Ville et la guerre, Besançon, Éditions de l’imprimeur, 1996.
Pour citer
Vincent Guigueno, « Compte rendu de Éric Bussière et al. (dir.), La Grande Reconstruction. Reconstruire le Pas-de-Calais après la Grande Guerre, 2002 », Le Mouvement Social, n° 212 (juillet-septembre 2005), p. 106-108, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=697.
Mise en ligne le 15 juin 2003.
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