André Bessière, Revivre après. L’impossible oubli de la déportation, 2006

Bessière André, Revivre après. L’impossible oubli de la déportation. Paris, Le Félin Kiron, 2006, 286 pages. « Résistance Liberté-Mémoire ».

À ce jour, déjà plus d’une vingtaine de livres ont été édités dans la collection, « Résistance Liberté-Mémoire » aux Éditions Le Felin Kiron et à l’initiative de l’Association Liberté-Mémoire, composée de personnalités marquantes de la Résistance française. Ils permettent à un large public d’accéder à des ouvrages aujourd’hui épuisés ou de découvrir des témoignages encore inédits, porteurs des valeurs de la Résistance. Les auteurs, acteurs-témoins de la guerre, résistants sous l’occupation, décrivent, à travers leur propre trajectoire, la multiplicité des engagements individuels dans la Résistance et présentent le fonctionnement quotidien des réseaux et des mouvements. Si la très large majorité de ces livres concernent la France, deux d’entre eux en dépassent les frontières, montrant, s’il était besoin, la dimension européenne de cette histoire. Situer Revivre après, L’impossible oubli de la déportation dans le cadre de la collection qui abrite cet ouvrage, c’est inciter le lecteur à découvrir les autres titres. Dédiés à leurs frères d’armes, à la mémoire de leurs camarades disparus en déportation, parfois destinés à leurs proches, ces témoignages ont également été écrits « pour l’Histoire », selon les termes de certains de leurs auteurs. Reste à l’historien d’en faire un bon usage…

Revivre après s’inscrit également dans une autre filiation, celle des deux précédents ouvrages écrits par le même auteur André Bessière, né en 1926 à Paris, entré dans la Résistance à 15 ans au sein du Front national, déporté à 17. Avec près de 1 700 autres internés du camp de Royallieu à Compiègne, il fit partie du convoi du 27 avril 1944, arrivé trois jours plus tard au camp d’Auschwitz-Birkenau. C’est ce départ de France qui sert de point de départ à son écriture près de quarante ans après. Ce sont les membres de ce convoi dont il retrace l’engagement résistant dans L’Engrenage, puis la déportation au sein D’un enfer à l’autre, qui forment la trame de cette biographie collective. Troisième volet de la trilogie, Revivre après, L’impossible oubli de la déportation, présente au lecteur les camps, enfin libérés, où les déportés continuent à mourir, puis le long périple que constitue le retour en France, leur convalescence nécessaire et leur difficile réinsertion dans la société, la fraternité durable qui les lie entre eux et le combat incessant livré pour la mémoire de leurs camarades disparus. De ce convoi estimé à 1 670 hommes, 833 retrouveront leur foyer et moins de 600 y survivront durablement.

Plus d’une dizaine de témoignages ont déjà été publiés par des déportés du convoi. Dès la fin de la guerre, les croquis clandestins de l’artiste peintre Léon Delarbre, faits à Auschwitz, à Buchenwald, à Bergen et à Dora furent édités, empreinte irréfutable de la barbarie concentrationnaire. L’émission télévisée, Envoyé Spécial, consacra en 1996 un reportage à l’un d’entre eux, Pierre Nivromont qui, plus de cinquante ans après, retournait, entouré des siens, sur les lieux de sa déportation. Dès 1959, les rescapés formèrent une association, l’Amicale des Déportés Tatoués du 27 avril 1944, à l’origine, notamment, de la parution de l’ouvrage collectif, Le convoi des Tatoués, retraçant leur périple d’Auschwitz-Birkenau, où ils furent tatoués d’un matricule sur l’avant-bras gauche, puis transférés successivement à Buchenwald et à Flossenbürg, jusqu’à leur éparpillement dans différents camps et kommandos. L’après-déportation – le Revivre après – y était rapidement évoqué ; c’est tout l’objet de l’ouvrage d’André Bessière et c’est là son caractère essentiellement novateur, doublé d’une approche de biographie collective, qui en élargit la portée.

D’un point de vue géographique, ces hommes proviennent de l’ensemble des prisons métropolitaines, avec cependant une proportion plus large pour les régions de l’ouest et du département de la Seine. La diversité correspond à celle des autres convois qui partent du camp de Compiègne durant la même période. Près de la moitié des résistants ont été arrêtés entre janvier et février 1944, dans un contexte d’intensification de la répression face à la multiplication des actions menées contre l’occupant et Vichy à partir de la fin de l’année 1943. La majorité d’entre eux sont jeunes : 58% ont moins de 34 ans. La composition sociologique semble assez représentative de l’engagement en Résistance : près de la moitié sont des ouvriers, un quart des entrepreneurs ou des commerçants, 15% des cadres ou employés, 12% exercent des professions libérales ou sont fonctionnaires et 4% sont étudiants. Plus de 60 réseaux et mouvements de résistance sont représentés. Le convoi compte un certain nombre de personnalités marquantes, dont l’écrivain et poète Robert Desnos, mort en déportation, à qui André Bessière a consacré une biographie, Destination Auschwitz avec Robert Desnos.

Pour construire son récit, André Bessière choisit de juxtaposer, avec toute la précision possible, les souvenirs de ses camarades, parmi lesquels il fond son propre témoignage à la 3e personne du singulier. Hormis ceux disparus dans les camps et au cours des marches de la mort, on y retrouve les mêmes protagonistes. Pour stimuler sa mémoire, il lut beaucoup, notamment la presse d’après-guerre, Combat, La Croix, L’Humanité et Le Parisien libéré, dont il reproduit des passages, afin de replonger le lecteur dans l’atmosphère des années de reconstruction. Pour nourrir son récit, il utilise des extraits de témoignages inédits ou édités par ses camarades de déportation, auxquels s’ajoutent des propos recueillis au cours d’entretiens avec des dizaines d’autres et leurs proches, permettant d’envisager les conséquences de la déportation sur leur univers familial. Il se sert également des documents d’archives réunis par l’Amicale des déportés et la FNDIRP. Son écriture, par touches successives de témoignages, s’apparente à celle d’Olga Wormser dans Le Retour des déportés, quand les alliés ouvrirent les portes où elle fait apparaître longuement ou par éclair des visages anonymes ou illustres de déportés, à l’échelle de l’Europe toute entière.

Le livre ouvre des perspectives de recherche historique déjà initiées en son temps par Germaine Tillion, qui étudia plus particulièrement deux convois de femmes déportées à Ravensbrück, celui parti de France le 31 janvier 1944 dit des « 27 000 » et celui parti le 15 août 1944, dit des « 57 000 ». Elle s’intéressa à leur sort une fois libérées, cherchant à connaître la répercussion de leur déportation sur leur santé, leur carrière professionnelle, voire leur vie conjugale et familiale. Aujourd’hui, le travail monumental mené par la Fondation pour la mémoire de la déportation, à travers la publication du Livre-Mémorial des déportés de France arrêtés par mesure de répression et dans certains cas par mesure de persécution, 1940-1945 balise le terrain de futurs recherches historiques de ce type. Les archives publiques, principalement celles du ministère des Anciens combattants, à travers les dossiers de pensions constitués après-guerre, permettent d’envisager les séquelles laissées par la déportation chez ces hommes et ces femmes et leur réinsertion sociale. En 1963 le ministère des Anciens combattants mit en place une commission d’attribution de secours spéciaux aux déportés victimes d’expériences pseudo-médicales chargée d’apprécier si « l’étiologie, la nature et la gravité des infirmités invoquées ouvraient droit au bénéfice des secours spéciaux » ; 446 dossiers de demandes d’indemnisation furent ouverts. La reconnaissance de leur statut (38 265 titres de déportés résistants et 62 104 titres de déportés politiques attribués) et de leur engagement (l’octroi de la carte de combattant volontaire de la résistance), la reconnaissance de la Nation à leur égard par la remise de décorations ont généré une masse d’archives qui permettent sans doute d’écrire aujourd’hui l’histoire du Revivre après des déportés. La presse de leurs associations est aussi riche de témoignages, pas moins de trente-sept titres conservés à la BNF, bulletins d’amicale par lieu de déportation, journaux d’associations nationales ou organes régionaux, du mensuel au trimestriel.

La mémoire de la Résistance et de la déportation a rempli son rôle. Elle interroge maintenant le travail des historiens. André Bessière écrit à leur propos, « le champ leur restera bientôt libre à l’heure où disparaissent peu à peu les derniers témoins », son ouvrage est une invitation à continuer à le cultiver.

Lynda Khayat
Pour citer
Lynda Khayat, « Compte rendu de André Bessière, Revivre après. L’impossible oubli de la déportation, 2006 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=726.
Mise en ligne le 4 avril 2007.
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