n° 214 (janvier-mars 2006) : l’organisation des professions intellectuelles

Sommaire

L’organisation des professions intellectuelles

sous la direction de Gisèle Sapiro

  • Gisèle Sapiro. Les professions intellectuelles entre l’État, l’entreprenariat et l’industrie (disponible sur ce site)

  • Robert Nye. Les médecins, la déontologie et l’État (1789-1947)

  • Odile Henry. L’impossible professionnalisation du métier d’ingénieur-conseil (1880-1954)

  • Denyse Rodriguez Tomé. L’organisation des architectes sous la IIIe République

  • Alain Chatriot. La lutte contre le « chômage intellectuel » : L’action de la Confédération des Travailleurs Intellectuels (CTI) face à la crise des années trente

  • Marie Carbonnel. Profession critique ? Les défis de l’Association syndicale professionnelle de la critique littéraire (1902-1937)

  • Gisèle Sapiro et Boris Gobille. Propriétaire ou travailleur intellectuel ? Les écrivains français en quête de statut

  • Ingrid Gilcher-Holtey. La transformation par la participation ? Le mouvement de 1968 et la « démocratisation des conditions de la production littéraire »

Notes de lecture (disponibles sur ce site)

  • Profession : intellectuel

Résumés

Robert Nye. Les médecins, la déontologie et l’État (1789-1947)

Entre la réorganisation de la médecine pendant la Révolution Française et le régime de Vichy, le processus de professionnalisation de la médecine française n’a pas inclu un ensemble fiable et écrit de consignes éthiques. L’État a autorisé les médecins à exercer mais ne leur a pour ainsi dire pas assuré de protection légale contre la concurrence de la médecine irrégulière. Les praticiens ont été obligés de s’organiser de façon informelle pour protéger leurs intérêts et leur réputation. Ils l’ont fait au sein de sociétés médicales et de syndicats médicaux, jusqu’à la formation de l’Ordre des Médecins sous Vichy. Une déontologie informelle d’étiquette médicale a émergé, concernant notamment les besoins intra-professionnels de la pratique médicale, mais seulement indirectement la défense des droits des patients et de la personne humaine.

Between the reorganization of medicine during the French Revolution and the Vichy regime, the professionalisation of French medicine did not involve a reliable, written body of ethical guidance. The state licensed doctors but provided little legal protection against irregular medical competition. Doctors were obliged to organize informally to protect their interests and reputations, which they did in medical societies and in medical unions until the formation of an Ordre des Médecins under Vichy. An informal deontology of medical etiquette emerged that applied to the intra-professional needs of medical practice and only indirectly defended the rights of patients and the human subject.

Odile Henry. L’impossible professionnalisation du métier d’ingénieur-conseil (1880-1954)

Parce qu’ils prétendent à l’exercice d’un pouvoir symbolique d’expertise, les consultants auraient eu tout intérêt à s’organiser, comme l’ont fait les membres des professions voisines (architectes, experts-comptables, conseillers d’orientation), sur le modèle des professions libérales, dotées d’une instance centrale de réglementation et de contrôle. Or les nombreuses tentatives d’organisation qui ont ponctué l’histoire de la profession entre 1938 et 1954 sont restées inabouties. Hérités des luttes de concurrence au cours desquelles se construit, au XIXe siècle, la profession d’ingénieur-conseil, les principes de clivage qui structurent le groupe des organisateurs-conseils pendant l’entre-deux-guerres expliquent en partie les résistances à la création d’un Ordre des Conseils en Organisation (OCOS). D’une part, l’intériorisation profonde de l’interdit, hérité de la construction de grands corps de l’État au XIXe siècle, de « faire commerce de la science » constitue un obstacle à la définition professionnelle du métier, fondée sur les revenus. De l’autre, avec l’augmentation numérique des organisateurs-conseils, à partir de la fin des années 1930, l’identité professionnelle du groupe se construit par analogie avec la médecine et accorde alors une place prépondérante aux qualités personnelles (l’intuition, la psychologie, le charisme) les plus rebelles à toute forme de codification.

As a result of their desire to claim the symbolic power of expertise, consultants had an interest in organising themselves, as had members of other similar trades (architects, chartered accountants, careers advisers), on the pattern of liberal professions who developed their own uniform systems of regulation and control. Yet the numerous efforts to organize which punctuated the trade’s history between 1938 and 1954 proved abortive. As late as the interwar period resistance to creating an ordre des conseils en organisation (OCOS) was the long-term consequence of internecine struggles between two types of consultants: consulting engineers and management consultants. On the one hand, the deeply internalized prohibition of « making a trade out of science » hindered the definition of the profession based on incomes. On the other hand, as the number of management consultants grew, from the end of the thirties, the professional identity of the group developed by analogy with medicine and gave a decisive role to personal qualities that are particularly resistant to any form of codification (intuition, psychological sense, charisma).

Denyse Rodriguez Tomé. L’organisation des architectes sous la IIIe République

Émergeant au début du XIXe siècle en tant que profession libérale, les architectes ont dû définir la spécificité de leur rôle dans le processus de la construction face à des rivaux de deux types, les ingénieurs issus des grands corps d’État et les entrepreneurs du bâtiment. Cette différenciation fonde la figure de l’architecte-artiste, un intellectuel dont le projet est à la base de la production architecturale. Croissant de façon notable dans la seconde partie du XIXe siècle, la profession d’architecte présente une extrême hétérogénéité, tant dans les formations que dans les situations. Le cadre législatif établi par la IIIe République va permettre à la profession de s’organiser en associations professionnelles pour faire valoir ses revendications. La vie associative, si elle écarte alors l’instauration d’un titre officiel limitant l’exercice, contribue pourtant à la codification de la profession. L’approbation par les sociétés d’architectes d’un texte déontologique présenté par la société dominante signale l’adhésion à une culture professionnelle et à un ensemble de valeurs libérales et méritocratiques. L’identification au statut d’intellectuel légitime ainsi la distinction sociale d’avec la profession commerciale et artisanale d’entrepreneur.

When they first emerged as a liberal profession at the beginning of the nineteenth century, architects had to define the specificity of their role in construction in relation to two types of rivals: State trained engineers and property developers. This differentiation is what produced the architect-artist, an intellectual figure responsible for architectural production. The architectural profession, which expanded significantly in the second half of the 19th century, encompasses a marked degree of heterogeneity, in training as well as in practice. The legal framework established by the Third Republic enabled the profession to organize itself into professional associations, in order to better promote its claims. While it rejected for the time being the introduction of an official diploma required to practice, associative activity contributed to the standardization of the profession. The fact that a set of ethics presented by the main association was approved by all the various architectural societies shows an adhesion to a professional culture, and to a set of liberal and meritocratic values. The status of the profession as intellectual legitimizes the social distinction of the architectural profession from the commercial and artisanal profession of property developer.

Alain Chatriot. La lutte contre le « chômage intellectuel » : L’action de la Confédération des Travailleurs Intellectuels (CTI) face à la crise des années trente

La question du chômage intellectuel est posée dans la France des années trente, en particulier par une confédération syndicale atypique : la CTI (confédération des travailleurs intellectuels). Créée après la Première Guerre mondiale, elle a pour but de réunir l’ensemble des professions intellectuelles. Son projet se heurte à l’ampleur de la crise économique et sociale. Elle ne parvient pas à obtenir des caisses de chômage efficaces malgré un lobbying parlementaire affirmé. Échouant sur ce point, son action passe par l’entraide et l’ETI (Entraide des travailleurs intellectuels) qui existe grâce un financement original : celui des surtaxes de timbres-poste. La thématique du chômage intellectuel est débattue aussi par les universitaires et les étudiants qui posent nettement le problème de l’avenir de la jeunesse intellectuelle diplômée. C’est durant cette période qu’est créé le Bureau universitaire de statistique (BUS).

The question of intellectual unemployment is raised in France in the 1930s, in particular by an atypical trade-union confederation: the CTI (confederation of intellectual workers). Created after the First World War, this union’s goal was to join together the whole gamut of intellectual professions. Its project stymied by the extent of the economic and social crisis of these years. The union did not manage to obtain unemployment funds in spite of an effective parliamentary lobbying. Failing in this approach, the union turned to mutual aid and the ETI (an association of assistance for intellectual workers), financed in an original way: by a surtax on postage stamps. The theme of intellectual unemployment is also raised by academics and students who pose the problem of the future of highly educated youth. It is during this period that the University Office of Statistics (BUS) is created.

Marie Carbonnel. Profession critique ? Les défis de l’Association syndicale professionnelle de la critique littéraire (1902-1937)

Depuis la fin du XIXe siècle, l’entrée dans l’ère de la culture de masse transforme considérablement la structure du champ littéraire français, affectant autant les auteurs que leurs indispensables relais auprès d’un public sans cesse élargi, les critiques littéraires. Prêts à lutter contre la pression croissante des lois du marché qui, dans les secteurs industrialisés de la presse et de l’édition, défient leur autorité et les valeurs esthético-morales auxquelles ils sont attachés, ces derniers accueillent cependant avec réticence la fondation, en 1902, d’une association de type syndical chargée de défendre leurs intérêts. L’individualisme de ce milieu élitiste et très hétérogène, dépourvu d’un véritable statut, l’empêche en effet d’adhérer au processus de professionnalisation qui vaut au même moment à nombre d’autres formes de travail intellectuel une reconnaissance en tant que « métiers ». Ainsi, le nouveau groupement connaît des débuts difficiles, qu’il consacre à la recherche d’une identité propre et à l’affirmation de sa légitimité, en marge des modèles offerts par les écrivains ou les journalistes. Sa renaissance des années trente, analysée dans la seconde partie de cette étude, lui permettra de réexaminer comment il peut prétendre devenir un représentant efficace de la « profession » de critique littéraire.

Since the end of the 19th century, the rise of mass culture substantially transformed the structure of the French literary field, affecting writers as much as literary critics—their essential counterparts who promoted them to an ever growing readership. Determined to fight against the pressure of the market upon the press and the publishing business which threatened both their authority and their aesthetic or ethical standards, critics reluctantly welcomed a 1902 union-like association organized to defend their interests. Their individualism most likely prevented these heterogeneous and status-deprived elites from benefiting from the process of professionalisation that at the same moment led many other forms of intellectual work to be acknowledged as actual “jobs.” Hence, this association experienced difficulties in its early years, as it tried to define and legitimate the work of critics on the margins of models offered by writers and journalists. The renaissance of this association in the 1930s, discussed in the second part of this article, involved a re-examination of how it could become an effective representative of literary criticism as an actual profession.

Gisèle Sapiro et Boris Gobille. Propriétaire ou travailleur intellectuel ? Les écrivains français en quête de statut

L’écrivain oscille entre plusieurs figures sociales : propriétaire de son bien, il tient aussi du travailleur rémunéré pour le fruit de son travail, mais se différencie des travailleurs manuels et des salariés par la dimension intellectuelle de son activité, qui peut être assimilée à la catégorie des services. Alors que la conception de l’auteur propriétaire de son œuvre prédominait dans la première moitié du XIXe siècle, les transformations des conditions d’exercice du métier d’écrivain, avec notamment le développement du capitalisme d’édition, et les luttes pour l’obtention d’acquis sociaux du Front Populaire à Mai 68 ont conduit à la promotion de la figure du « travailleur intellectuel », sans que cette définition puisse l’emporter. Portées par des individus et des organisations professionnelles concurrentes, ces différentes conceptions se sont affrontées des années 1930 aux années 1970 autour d’une série d’enjeux qui sont successivement examinés dans l’article : le droit d’auteur, le domaine public payant, le statut d’auteur.

The writer oscillates between many social models: proprietor of his goods, he can be also considered as a worker who is paid for the product of his work, but the intellectual dimension of his activity, which can be assimilated to the category of services, distinguishes him from the manual worker and the salaried employee. The conception of the author as proprietor prevailed in the first half of the 19th century; however, the transformations of writers’ working condition that came with publishing capitalism, and the struggles for the recognition of their social rights from the Popular Front to May 68, led to the promotion of the model of the “intellectual worker.” This definition did not, however, succeed in imposing itself entirely. These different conceptions were put forth by individuals and competing professional organisations, and were in perpetual confrontation from the 1930s till the 1970s around a series of issues which are successively analysed in this paper: author’s rights, the question of the paying public domain, the author’s social status.

Ingrid Gilcher-Holtey. La transformation par la participation ? Le mouvement de 1968 et la « démocratisation des conditions de la production littéraire »

Tandis que la question de savoir si et comment des livres font des révolutions reste un objet de débat, ce qu’on a appelé la « révolution de la foire du livre » qui se produit à Francfort en 1968 a montré que la mobilisation d’un mouvement social a des effets sur le marché du livre et dans le champ éditorial. Cet article esquisse et analyse les luttes de pouvoir et de concurrence pour la transformation des mécanismes de direction et de décision qui éclatent en 1968 dans une série de maisons d’édition allemandes, et dont l’exemple est fourni par deux expériences concurrentes : la révolte des « lecteurs » chez Suhrkamp pour l’institutionnalisation d’une « charte des lecteurs » ainsi que l’engagement de Günter Grass pour un « statut des collaborateurs » et « un conseil des auteurs » chez Luchterhand. Dans les deux cas, l’analyse vise à problématiser les rapports entre les luttes pour la « cogestion » ou « l’autogestion » à l’intérieur des maisons d’édition et le mouvement de 1968. Cette analyse débouche sur la formulation de quatre thèses sur les effets du mouvement de 1968 dans le champ de la production culturelle, et tout spécialement dans le champ de l’édition.

While the question, whether and how books trigger revolution, remains contested, the so-called “revolution of the book fair” at Frankfurt in 1968 has shown that the mobilization of a social movement has effects on the book market and publishing houses. This article sketches and analyzes the power struggle and competition which broke out in 1968 within several German publishing houses around the transformation of mechanisms of control and decision-making. This is analyzed by looking at two rival experiments: the “uprising of editors” and the struggle for the establishment of an “editors’ constitution” within the Suhrkamp publishing house and the efforts in which Günter Grass was involved to develop an “employees’ statute” and a “council of authors” within the Luchterhand publishing house. The interest in both cases centers around the relationship between the struggle for participatory democracy within the publishing houses and the 1968 movement. The article closes with four hypotheses about the effects of the 1968 movement upon the field of cultural production and especially the subfield of the publishing houses.

Mise en ligne le 15 janvier 2006.
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