Sam Davies et al. (dir.), Dock Workers: International Explorations in Comparative Labour History (1790-1970), 2000

Davies (Sam), Davis (Colin J.), De Vries (David), Heerma Van Voss (Lex), Hesselink (Lidewj), Weinhauer (Klaus), edited by, Dock Workers: International Explorations in Comparative Labour History, 1790-1970. Aldershot, Ashgate, 2000, 2 vol., 863 pages.

Saluons d’emblée la réussite du projet mené à son terme par Sam Davies et ses collègues. Le livre vient à son heure. En l’état, il offre la première synthèse internationale des nombreux travaux menés sur les dockers. Ce n’est pas le moindre mérite d’une somme appelée à faire référence parmi les spécialistes des ports, d’histoire ouvrière et, plus largement, d’histoire sociale. De ce point de vue aussi la publication arrive à point nommé pour conforter, en France, l’historiographie récente de professions portuaires sur lesquelles les sociologues, les économistes et les juristes furent longtemps les seuls à se pencher.

Là ne s’arrête pas, cependant, l’intérêt de l’entreprise, inscrite dans une perspective d’histoire sociale comparée dont les exemples probants ne submergent pas les bibliothèques. Sauf à se réduire à la juxtaposition paresseuse de monographies, ce type d’analyse, stimulant, mais exigeant, suppose une méthodologie d’autant plus rigoureuse que croît le nombre des collaborateurs porteurs de traditions disciplinaires et universitaires rien moins qu’homogènes. On ne réunit pas sans risque de débordements vingt-deux auteurs venus de douze pays et cinq continents. Sam Davies et Klaus Weinhauer ont eu la bonne idée de revenir, en introduction, sur les coulisses et les étapes de l’initiative. Esquissé dans ses grandes lignes dès 1993, le programme d’histoire comparée des dockers, assuré du soutien de l’Institut international d’Histoire sociale d’Amsterdam, croisait les préoccupations de chercheurs à l’intersection de plusieurs réseaux. Résolus à bannir tout modèle préalable de référence, les maîtres d’œuvre adoptèrent un guide d’enquête large et détaillé. La feuille de route invitait tout autant les contributeurs à présenter un bilan historiographique, à cerner les caractéristiques du marché et de l’organisation du travail portuaires qu’à vérifier la validité des clichés – propension à la grève, syndicalisation, etc. – et à explorer nombre d’aspects chers à l’histoire sociale anglo-saxonne – vie quotidienne, rapports sociaux de sexes, de races… Diffusés, puis discutés lors de rencontres plénières, les textes des premières réponses seront réécrits et serviront de base à la définition des thématiques reconnues comme essentielles, objets de rapports comparatifs, également mis en débat. Dock Workers est le produit éditorial de cette longue élaboration. L’ouvrage s’ordonne autour de deux grandes parties que complètent une bibliographie non exhaustive, mais commentée, et un index. Une quarantaine de tableaux, graphiques et schémas appuient certaines démonstrations. On regrette toutefois l’absence de plans et de cartes. La première partie, la plus volumineuse – près de 500 pages –, rassemble les monographies portuaires. Les vingt-quatre sites étudiés intéressent quinze pays – Allemagne, Australie, Canada, Chine, Danemark, États-Unis, Finlande, France, Grande-Bretagne, Inde, Israël, Kenya, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas et Tanzanie. Les périodes couvertes oscillent entre deux siècles et quinze ans. Si les bornes extrêmes s’étirent de 1790 à 1990, certaines analyses ne dépassent pas la Première Guerre mondiale, se concentrent sur les années 1860-1930, 1915-1951 ou 1945-1960. Reflet de la spécialisation des auteurs plus que de choix justifiés au regard des particularités locales, cette diversité nourrit l’information du lecteur, mais limite, à ce stade, les ambitions généralisatrices et comparatistes.

Celles-ci sont au centre, en revanche, de la seconde partie, plus ramassée – 260 pages – et, surtout, plus neuve par sa construction thématique. Sont ainsi examinés, tour à tour, la place des dockers dans l’historiographie ouvrière, le procès de travail, le rôle de l’État dans la vie des ports, les relations avec les employeurs, les jeux de pouvoir sur les quais, la formation et la reproduction du groupe, les logiques de solidarité et les clivages internes, les représentations et les normes de conduites, les actions collectives, la criminalité, les modes d’insertion dans la ville et les stratégies de survie… Inégaux, les chapitres, prisonniers des monographies précédentes, n’évitent pas toujours les facilités de la nomenclature à laquelle échappent les meilleurs d’entre eux, solidement articulés sur des problématiques fortes.

Au total, la publication, en rupture assumée avec le pittoresque et l’exotisme social trop souvent attachés à l’évocation des mondes portuaires, répond parfaitement aux attentes des lecteurs. Ses acquis, en termes d’avancées et de confirmations des connaissances, se trouvent bonifiés par la perspective comparatiste. Trois principaux aspects nous semblent pouvoir être relevés dans le cadre de cette recension. Le premier a trait au fonds commun de conditions et de pratiques qui, sous toutes les latitudes, donne un « air de famille » aux travailleurs des ports, à leurs comportements, résistances, aspirations et conquêtes. Globalement, ces similitudes renvoient aux fortes contraintes nées de l’intermittence dont Roger Cornu notait déjà, en 1973, combien sa maîtrise participait d’un savoir-faire. Les études signalent, en outre, aux antipodes de l’image éculée d’une force de travail purement musculaire et interchangeable, la réalité des apprentissages nécessaires et des qualifications requises, par exemple, lors des opérations d’arrimage à bord et, par suite, l’existence d’une hiérarchie professionnelle. Elles insistent également sur le caractère collectif d’un travail à base de coopération et d’entraide dans l’effort ou face aux risques permanents que concrétise l’organisation en équipes relativement stables, matrices de solidarités infrasyndicales. Ces dernières s’insèrent dans des logiques de proximité d’origine – familiale, locale, nationale, ethnique – et d’affinités – religieuses, politiques, syndicales ou autres – dont témoignent l’universalité et la persistance de filières de recrutement. Partout, enfin, l’histoire sociale de la manutention portuaire semble pouvoir se résumer à l’alternance du travail libre et du travail réglé. En second lieu, la plupart des auteurs relativisent les déterminismes techniques et économiques. Ainsi les contributions mettent-elles en évidence la part décisive des contextes socio-historiques singuliers dans la dynamique des exclusions, alliances et fusions qui préside à la construction d’identités et de contours corporatifs plus composites et aléatoires que ne le laisse entendre le vocable unifiant de docker. De là découle, troisième point fort de l’ouvrage, la multiplicité des réponses apportées et des compromis réalisés en matière d’institutions et de législation professionnelles, de formes et de niveaux d’intervention administrative, de types d’acteurs patronaux, de systèmes syndicaux, de relations sociales…

Il n’est pas sûr, ici, que la méthode suivie, celle d’une approche préalable et exclusive par sites n’introduise pas un biais consécutif à la relégation de l’échelon national, cadre des législations, de maintes négociations et conventions, niveau par excellence de formalisation des rapports du social au politique, d’appréhension de consciences et de cultures collectives. Aussi bien l’évolution vers la mensualisation ne fut-elle pas abordée et résolue de façon identique dans les ports français, allemands, néerlandais ou britanniques. On pourrait tout autant regretter que les responsables du projet ne soient pas allés jusqu’au bout de leur choix. Privilégier les sites semble quelque peu contradictoire avec l’idée implicite d’une représentativité nationale des ports étudiés. On le constate dans les rares cas où l’on dispose de plusieurs monographies par pays. La situation à New York se distingue nettement de celle qui prévaut à San Francisco ou à La Nouvelle Orléans, tout comme Londres diffère de Glasgow, Hull et Liverpool. Le lecteur aurait tort d’étendre à Marseille, Dunkerque ou Bordeaux ce qu’on lui dit du Havre. La mise en garde vaut sous d’autres cieux. Sans doute bute-t-on là sur les inévitables faiblesses de réseaux de chercheurs aux mailles disparates. L’intention affichée de la plus large couverture géographique n’est pas davantage satisfaite par la prééminence de l’Europe du nord-ouest et, au-delà, de l’aire anglo-saxonne. L’état de la recherche ne saurait expliquer un déséquilibre que l’on hésite à qualifier d’eurocentriste en l’absence d’Anvers, des ports italiens ou espagnols. Qu’il soit du nord, de l’ouest ou du sud, le continent africain n’est pas mieux servi, à l’instar de l’Amérique latine, le Japon, l’Indonésie ou Singapour… Au fil des pages, d’autres manques se précisent, des allusions ou des réponses trop brèves laissent le lecteur sur sa faim, notamment à propos des employeurs, trop vite entrevus, des brèves allusions aux modalités et enjeux de l’industrialisation portuaire, des organisations et instances internationales – Shipping Federation patronale, ITF et IMD ouvrières, OIT, etc. –, de la circulation des modèles d’organisation du travail et des travailleurs.

Allons plus loin. Les auteurs de l’ultime chapitre en forme de bilan distinguent quatre types de situation allant de la manutention sans « dockers » à celle de l’après intermittence en passant par celles du travail « réglé » et du travail « libre », mais contournent la réflexion attendue sur la temporalité sociale portuaire, sa spécificité et ses écarts d’une aire politique et culturelle à l’autre. Qu’en est-il, encore, du paradoxe de l’intermittence triomphante sur les quais, entre le dernier tiers du XIXe siècle et le premier tiers du XXe siècle, quand se consolident, ailleurs, les frontières du salariat moderne, du travail et du non-travail ? La question rebondit à la charnière des XXe et XXIe siècles, lorsque le mouvement de « permanentisation » des dockers croise celui, inverse, de pans entiers du salariat en voie de précarisation. Confondue avec le cycle long de l’intermittence, la période centrale de l’ouvrage, au large à l’intérieur des dates inscrites en titre – 1790-1970 –, repousse sur ses marges les moments critiques de transition ou de rupture des systèmes d’organisation dont l’analyse ne semble pas moins indispensable à la compréhension des dynamiques sociales portuaires.

C’est le propre des études pionnières que de ne pas laisser indifférent, de susciter remarques et interrogations qu’il faut lire comme autant d’encouragements à prolonger et à approfondir la démarche engagée. À chaque jour, dit-on, suffit sa peine et l’on saura gré aux auteurs de Dock Workers d’avoir, avec succès, tracé les premières pistes et contribué ainsi à dégager l’horizon.

Michel Pigenet
Pour citer
Michel Pigenet, « Compte rendu de Sam Davies et al. (dir.), Dock Workers: International Explorations in Comparative Labour History (1790-1970), 2000 », Le Mouvement Social, n° 211 (avril-juin 2005), p. 125-127, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=758.
Mise en ligne le 15 juin 2002.
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