Gilles Vergnon et Michèle Battesti (dir.), Les Associations d’anciens résistants et la fabrique de la mémoire…, 2006

Vergnon Gilles, Battesti Michèle, sous la direction de, Les Associations d’anciens résistants et la fabrique de la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Paris, Cahiers du CEHD, n° 28, 2006, 116 pages.

Ce cahier du Centre d’études d’histoire de la Défense reproduit les actes d’une journée d’études tenue le 19 octobre 2005 et qui avait pour ambition d’examiner le rôle des associations d’anciens résistants dans la construction de la mémoire de la guerre. L’initiative part d’un constat juste que formule Gilles Vergnon en introduisant le Cahier : les travaux sur les associations de résistants sont relativement rares, encore que, comme il le reconnaît, de nombreuses études aient été consacrées à divers aspects de la mémoire de la Résistance – érection de lieux de mémoire, études des commémorations, etc. – et, par ce biais-là, à l’action des anciens résistants. De ce fait, la tentative de recension qu’il fait n’est pas très satisfaisante tant elle est lacunaire, négligeant nombre de travaux régionaux comme, par exemple, ceux de Philippe Barrière sur le Grenoble d’après la Libération. Le problème tient surtout à l’absence d’études sur les principales associations nationales, car il y en a, et de plus en plus influentes dans les politiques de mémoire. Alors qu’une historiographie des grandes associations de déportés s’ébauche avec les récents ouvrages de Jean-Marc Dreyfus – Ami, si tu tombes… Les déportés résistants des camps au souvenir 1945-2005, Paris, Perrin, 2004 – et de Serge Wolikow – Les combats de la mémoire. La FNDIRP de 1945 à nos jours, Paris, Le Cherche midi, 2006 –, les organisations d’anciens résistants équivalentes attendent toujours leurs historiens. C’est ce qui manque à ce Cahier, divisé en deux parties, la première rassemblant des études de cas, assez disparates, et la seconde, bien qu’intitulée « les axes nationaux », n’en sortant guère avec les deux textes, complémentaires et parfois contradictoires, qui valent la peine d’être lus, celui de Denis Mazzucchetti et celui d’Olivier Lalieu, sur la fabrication d’un aspect de la mémoire nationale de la Résistance à travers l’action, principalement, du Réseau du Souvenir.

L’émiettement associatif reflète souvent la réalité même de ce qu’était la Résistance, mais il ne doit pas faire perdre de vue les évolutions d’ensemble. Les lignes de force, c’est heureusement Antoine Prost qui les tire dans une conclusion qui est une belle mise en perspective. Ceci dit, je ne suis pas sûr que l’on puisse opposer autant le mouvement ancien combattant de la Première Guerre et celui des anciens résistants d’après 1944-45. Ce qui est vrai, c’est que les anciens combattants de 14-18 ont eu un Antoine Prost pour mettre de l’ordre historique dans le foisonnement des associations et des initiatives. Ce Cahier vaut donc, comme d’autres travaux, par les analyses particulières qu’il rassemble, encore que, sur les huit études réunies ici, toutes n’ont pas le même intérêt, ni la même nouveauté. La difficile reconnaissance du noyau résistant du régiment de sapeurs pompiers de Paris donne lieu à une monographique pleine d’empathie, mais trop particulière pour être significative – sa traduction associative n’intervient qu’en… 1997. L’article sur les trois étapes de la construction de la mémoire des Glières joue à saute-mouton dans le temps, ignore les contextes et laisse dubitatif sur la réalité de la « mémoire vécue ». Même si l’on adhère à la conclusion de son auteur sur le processus d’institutionnalisation et de patrimonialisation, on avouera que ce n’est pas vraiment une découverte. L’étude départementale de Jean-Pierre Besse sur l’Oise a toutes les qualités d’un travail de terrain parfaitement maîtrisé, dominant une situation locale confuse. Par-delà le foisonnement, Besse sait discerner les grandes tendances, le temps de la mémoire qui fait suite à celui de la défense des droits, la complémentarité dans la spécialisation cérémonielle, l’intégration tardive, mais fondamentale, du travail des historiens qui remet à leur place les mémoires bégayante. Avec l’analyse de Georges Ribeill sur Résistance Fer, on touche aussi au meilleur. L’exemple est d’autant plus intéressant qu’il court de 1944 à 1997, du début à la fin d’une association dont les bases clandestines sont virtuelles, mais qui parvient à construire une mémoire corporative unitaire, bien servie, il est vrai, par un film – La Bataille du rail –, les ressources qu’il apporte et des appuis non négligeables dans les cercles dirigeants. L’association, dont le parrain est Louis Armand, porte le mythe cheminot et concurrence sur ce terrain le puissant courant communiste. La défense de la « famille » du rail s’accompagne d’une efficace action sociale. Ce sont les deux piliers d’une réussite si exemplaire que c’est à la quasi unanimité que Résistance Fer, jugeant que son existence ne se justifiait plus, a décidé de se dissoudre et de passer le relais à la Fondation de la Résistance. Cette évolution reflète une tendance générale. Le Réseau du souvenir se dissout lui aussi en 1993, mais son héritage est entretenu à la fois par les institutions, celles qui gèrent le concours national de la Résistance – l’Éducation nationale en particulier –, et par de nouvelles associations qui tentent d’en assurer la pérennité. Le patrimoine qui a été édifié paraît solide et Antoine Prost constate à juste titre que l’heure est à une mémoire plus sereine et à des rapports plus confiants avec l’histoire. Reste une question : la fabrique de la mémoire – entendons celle de la mémoire dominante – passe-t-elle encore par là ?

Jean-Marie Guillon
Pour citer
Jean-Marie Guillon, « Compte rendu de Gilles Vergnon et Michèle Battesti (dir.), Les Associations d’anciens résistants et la fabrique de la mémoire…, 2006 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=782.
Mise en ligne le 23 avril 2007.
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