n° 212 (juillet-septembre 2005) : numéro varié

Sommaire

Madeleine Rebérioux (1920-2005)

  • Patrick Fridenson. Toujours avec Madeleine Rebérioux

Travailler dans la fonction publique

  • Le travail dans la fonction publique, un continent peu exploré, par Jacques Freyssinet

  • Quand l’État ajuste. Receveurs et receveuses des Postes sous la IVe République, par Odile Join-Lambert

  • La grève des instituteurs et institutrices de la Seine de 1947, par Robert Hirsch

Politique et rituels

  • De la « fête partisane » à la « fête d’État » : les célébrations et les rituels révolutionnaires au lendemain d’Octobre, par Emila Koustova

  • Le « poing levé », du rite soldatique au rite de masse. Jalons pour l’histoire d’un rite politique, par Gilles Vergnon

Notes de lecture (disponibles sur ce site)

  • La politique de la nation

  • À l’échelle locale

Résumés

Odile Join-Lambert – Quand l’État ajuste. Receveurs et receveuses des Postes sous la IVe République.

Odile Join-Lambert – Postmasters under the Fourth Republic: a case study of civil servants’ influence on their management by the state

Cet article s’inscrit dans le cadre des travaux d’histoire sociale du politique qui visent à questionner l’existence des "groupes" en les situant dans un espace social dont les frontières sont toujours à préciser au cours du temps. La IVe République apparaît alors comme fondatrice à la fois d’un système de promotion et de pratiques de carrière à l’égard desquelles l’institution du statut général des fonctionnaires compte moins que la façon dont les agents de l’État se l’approprient. deux séries de questions sont examinées. La première consiste à mieux connaître les mécanismes des échelons décentralisés de l’État qui ont une dynamique et une temporalité propres : sous la IVe République, les agents de l’État comme les receveurs se révèlent plus influents dans la construction juridique de leur statut que ne le dit une partie de la sociologie des bureaucraties. Une deuxième série de questions consiste à observer la participation propre des fonctionnaires à la définition de leur mission par un changement d’échelle d’observation : les receveurs ont une influencee sur l’organisation de leur carrière; une spécialisation des itinéraires professionnels et des tâches se constitue dans la pratique.

As part of a social history of politics, this article examines social group borders, which always have to be defined in time. The French Fourth Republic is an important period; a system of promotion and practices of careers in civil service are founded during this time. But the birth of a general status for civil servants is less important than the way civil servants use and reform it in practice. Two questions are examined. First, we try to have a better knowledge of the mechanisms of the local ladders of the State, which have their own dynamic and temporality. Under the Fourth Republic, civil servants like postmasters are more influential that what is said by some sociologists. Second, when we examine how civil servants define themselves their mission, we see that postmasters have a real influence on their own careers. A specialisation of their professional careers and their work is rebuilt in practise.

 

Robert Hirsch – La grève des instituteurs et institutrices de la Seine de 1947.

 

Robert Hirsch – The primary school teachers’ strike of the Seine county in 1947.

À l’automne 1947, en même temps qu’un mouvement gréviste dans le pays, se déroule une grève de deux semaines des instituteurs et institutrices de la Seine pour le reclassement de la fonction enseignante. Le syndicat national (SNI) ne les suit pas et leur demande d’interrompre leur mouvement. Sa direction n’est pas d’accord avec les grèves animées par les communistes au niveau national. La section de la Seine du syndicat, appartenant à la même tendance, poursuit cependant son action malgré l’opposition des instances nationales. Elle ne parvient pas à élargir le mouvement de province et à d’autres secteurs de l’Éducation nationale. En refusant de choisir entre les deux tendances qui vont scissionner en décembre 1947 (la majorité de la CGT et la tendance Force ouvrière), ils ont ouvert la voie à l’autonomie, pour laquelle les syndicats enseignants se prononcent au printemps 1948.

In the autumn of 1947, during a strike movement throughout the county, primary school teachers in the Seine county went on strike for two weeks for the regrading of the teaching profession. The National Union (SNI) did not back them up and asked to put an end to their movement. Indeed, the leadership disagreed with the strikes stirred by the communists on a national level. Nevertheless, the Seine local activists, who shared the same viewpoint as the communists, carried on with the strike in the other parts of France and to other sectors of public education. After two weeks, since they had achieved very little, the Seine activists went back to work. They refused to opt for either one or the other trend which were to split in December 1947 (the CGT majority and the FO minority), thus paving the way for autonomy, which was to be voted by the teachers in the spring of 1948.

 

Emila Koustova – De la « fête partisane » à la « fête d’État » : les célébrations et les rituels révolutionnaires au lendemain d’Octobre.

 

Emila Koustova –From the partisan festival to the public festival: the transformation of revolutionary celebrations in Russia, January-November 1918.

À partir de l’analyse des moments forts de l’histoire des premières fêtes bolchéviques, telles que la commémoration du Dimanche rouge en janvier 1918, le 1er mai 1918 ou le premier anniversaire de la révolution d’Octobre, cet article étudie la naissance de la fête soviétique et, à travers elle, le processus de la construction d’un nouveau pouvoir public. Plutôt que de parler d’une construction ex-nihilo ou, au contraire, d’un prolongement direct des traditions du mouvement ouvrier prérévolutionnaire, l’auteur propose d’y voir un processus de transformation d’un modèle de la fête ouvrière partisane et contestataire vers une fête publique, destinée à exprimer l’adhésion au nouveau pouvoir et à fonder la légitimité de celui-ci. Pour les bolcheviks et leur partisan, l’enjeu et la difficulté sont immenses, car il ne s’agit pas d’évincer seulement les rituels concurrents et de s’affirmer comme la seul source du pouvoir symbolique, mais aussi et surtout de transformer un rituel de lutte, de subversion et d’exclusion en un acte d’institution, de légitimation et d’inclusion. Avec ce glissement de sens, des nouveautés majeures apparaissent là précisément où - comme dans le meeting et la manifestation - une continuité et une fidélité à la tradition rituelle du mouvement ouvrier étaient clamées au plus fort. En même temps, on assiste à une récupération et à un réinvestissement des formes anciennes qui, à priori, devaient disparaître avec d’autres débris du passé impérial. Cet article cherche donc à comprendre les logiques et à voir les tensions intérieures à ce processus de transformation, à discerner le nouveau dans les apparentes continuités et à découvrir les usages du passé – que ce soit l’année 1917 ou les rituels impériaux - dont on proclame pourtant qu’on fait table rase.

Based on the analysis of the first Bolshevik’s experiences in the field of public festivals (like the commemoration of the Revolution of 1905 in January 1918, the first of May and the 7th of November 1918), this article deals with the birth of the Soviet festival, and, more generally, with the construction of the new public authority and of its representation. The author observes the process of transformation of the partisan model of the festivals, inherited from the traditions of the pre-Revolutionary labour movement, into a public festival, serving to express the loyalty and to construct the legitimacy of the new regime. For the Bolsheviks and for their partisans the challenge is huge, as it means more than to supplant the concurrent rituals and to affirm their own supremacy as the only source of the symbolic power, but also ( and especially—to transform a ritual of struggle, subversion and exclusion into a an act of institution, legitimating and inclusion. Thus, this article tries to understand the logics and the inherent tensions of this process, to discover the signs of the new in the apparent continuities and to reveal the uses of the past in the fields usually “marked” as tabula rasa zone.

 

Gilles Vergnon – Le « poing levé », du rite soldatique au rite de masse. Jalons pour l’histoire d’un rite politique.

 

Gilles Vergnon – Raising the fist, from militaristic ritual to mass ritual. Contribution to the study of a political ritual.

Le rite du poing levé, devenu mitan des années 1930 le signe de ralliement et d’appartenance de la gauche antifasciste en Europe, s’est pérennisé après la guerre, dans des contextes et des espaces fort différents de ceux de sa naissance, des Blacks Panthers américains aux manifestations anti-mondialisation. L’article s’attache à étudier la genèse de ce rite politique, issu de la contre-culture communiste de l’Allemagne de Weimar, et son acculturation progressive dans d’autres formations politiques et d’autres pays. Rite « soldatique » minoritaire au départ, il change de sens en devenant un rite de masse en France et en Espagne, tout en demeurant un des usages du corps en politique, emblématique de l’ère des masses.

The ritual of raised fist, rallying symbol of antifascist left in Europe in the middle of the Thirties, remained after WWII, in contexts and countries very different from those of its birth, from American Black Panthers to “anti-globalization” demonstrations. The article aims to study the genesis of this political ritual, first emerging from communist counter-culture in Weimar Germany, and its progressive insertion in other political parties and countries. Military and minority ritual at the beginning, it alters, turning into a mass ritual in France and in Spain. It remains nevertheless one of the possible uses of human bodies in political life, typical of the “era of the masses”.

Mise en ligne le 15 juillet 2005.
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