Herrick Chapman, Laura L. Frader (eds.), Race in France. Interdisciplinary Perspectives on the Politics of Differences, 2004

Chapman (Herrick), Frader (Laura L.), sous la direction de, Race in France. Interdisciplinary Perspectives on the Politics of Differences. Oxford-New York, Berghahn Books, 2004, 266 pages.

Cet ouvrage réunit onze textes parus au cours des dernières années dans les pages de la revue French Politics, Culture and Society, précédés d’une dense introduction due à Herrick Chapman et Laura Frader. Tous se raccordent, de plus ou moins près, à une thématique commune qui est l’étude des rapports raciaux dans le cadre de la France métropolitaine au cours de la période contemporaine. Il ne s’agit pas cependant de survoler deux siècles de rapports interethniques à la française, mais d’abord d’un examen de ce que l’on nomme dans le monde anglo-saxon les race politics ou identity politics – que nous serions tenté de traduire, faute de mieux, par les politiques des appartenances ethniques et raciales – dans le cadre de la France de ces dernières décennies, quatre textes revenant sur des périodes plus anciennes.

Laurent Dubois évoque les circonstances du refus par la première république des distinctions de race et de l’esclavage, trois jeunes historiens – Clifford Rosenberg, Mary Lewis et Elisa Camiscioli – étudient, pour le premier la façon dont Albert Sarraut pensait les races, pour la seconde la gestion des étrangers par l’administration et la police marseillaise durant l’entre-deux-guerres, pour la dernière le débat menant à l’adoption en 1927 de textes permettant aux femmes françaises épousant un étranger de conserver leur nationalité. Malgré des accointances thématiques, un même cadre géographique et l’impressionnant effort de synthèse dont témoigne l’introduction, les textes proposés sont de statut très divers – certains rendent compte de recherches empiriques et sont issus de thèses récentes, d’autres sont d’assez courtes notes de synthèse sur la politique française destinées à un public américain –, voire témoignent d’orientations en partie opposées. Il est parfois difficile de considérer ces textes comme des parties d’un discours univoque et cohérent. Tous se rejoignent cependant sur quelques points. Le premier est que l’étude des rapports raciaux ou ethniques est pertinente dans le contexte français, mais qu’elle a été rarement menée, en partie, écrivent beaucoup, parce que l’idéologie républicaine ne le permettait guère. Le premier point est presque d’évidence. Laurent Dubois montre que les rapports raciaux furent une question politique importante durant la période révolutionnaire, d’abord parce que les esclaves et les gens de couleur des vieilles colonies et en particulier de Saint-Domingue, surent, présentant leur révolte contre les planteurs comme une insurrection de révolutionnaires et de patriotes, porter à l’ordre du jour la question de l’esclavage et de la domination raciale. Clifford Rosenberg rappelle qu’une partie des élites républicaines connaissait, appréciait et citait certains des auteurs américains engagés dans la lutte pour l’adoption de quotas ethniques. Plus avant dans le volume, Michèle Lamont, étudiant les représentations d’une petite population d’ouvriers et d’employés français contemporains, constate la propension de certains à distinguer et à hiérarchiser des groupes d’individus selon leur origine. Alec C. Hargreaves, observant l’action du gouvernement Jospin en matière de lutte contre les discriminations, évoque la prise de conscience récente, qu’appuient de nombreux rapports et études, de la persistance de pratiques discriminatoires. En somme, dans le contexte français, écrivent ces auteurs, pour la plupart anglo-saxon, la race existe en tant qu’idéologie, rapport de domination et question politique. Il est de fait que ces réalités ont été peu étudiées par les historiens français jusqu’à une date récente, même si le constat mériterait d’être daté. Pascal Blanchard, Emmanuelle Saada ou Pierre-André Taguieff, pour ne citer qu’eux, ont depuis une bonne dizaine d’années produit des travaux autour de ces questions.

Outre un même constat, la plupart de ces textes partagent une même interrogation sur les raisons de la persistance du refus étatique de s’engager dans des politiques mettant explicitement en œuvre des catégories raciales ou ethniques, voire sur la probabilité qu’une telle anomalie persiste longtemps. Gwénaëlle Calvès traque ainsi les signes avant-coureurs d’un changement de paradigme dans les années 1999-2003, dont elle voit des traces dans la l’adoption d’une loi sur la parité, ou quelques déclarations publiques. « Il devient légitime pour les autorités, écrit-elle, de prendre en compte un critère qui pendant longtemps fut un non dit ou un non dicible, le critère ethnique » (p. 224). Daniel Sabbagh, qui se penche sur l’affirmative action à Sciences Po ne serait sans doute pas loin de la même conclusion. Ces deux auteurs partageant de plus la conviction que les politiques de soutien aux zones sensibles fonctionnent comme un équivalent fonctionnel des politiques d’affirmative action américaines, avec plus de nuances dans le cas de ce dernier, dont le jugement gagnerait à être soutenu par d’autres éléments qu’une intime conviction et une identification implicite des ghettos et des banlieues.

La plupart des auteurs traitant de la période contemporaine préfèrent cependant rechercher l’explication de ce qui apparaît, à presque tous, comme une particularité française, plutôt que le pronostic. Cela engage certains à explorer la culture républicaine, pour noter parfois, à l’exemple d’Érik Bleich, qui se penche sur la genèse de la loi de 1972 et de la loi Gayssot, que l’invocation d’une immémoriale tradition française relève plus du mythe ou de l’idéologie que de l’explication rationnelle. Celle-ci, en effet, n’est ni pérenne ni homogène. Il en vient à interpréter les références actuelles à l’idéologie républicaine comme une réactivation de référents puisés dans l’histoire républicaine en réponse, tant au traumatisme né de Vichy qu’à la progression du Front national. Si cette invocation du contexte est tout à fait pertinente, il semble audacieux de considérer que la France coloniale des années cinquante et soixante avait déjà abandonné toute référence dans ses pratiques et ses discours à la hiérarchie des races, des peuples ou des ethnies. La réponse que propose Robert Lieberman est plus complexe et la richesse de son analyse justifierait à elle seule la lecture du volume. Il part du constat de la relative similarité des textes adoptés dans les années soixante-dix en France et aux États-Unis concernant la lutte contre les discriminations. Ceux-ci interdisent les discriminations à l’emploi au nom de l’égalité des individus, sans cependant conférer de véritables pouvoirs à une autorité à laquelle serait confiée la mise en œuvre de ces principes. Cependant ces textes ont une postérité très différente, ce qu’il lie aux particularités des contextes institutionnels et politiques. La mise en réalité des principes se fait aux États-Unis au niveau local. Cela ouvre aux groupes politiques afro-américains, dont le poids politique s’exerce d’abord localement, des possibilités d’action, en particulier par la voie judiciaire. Les décisions judicaires prises ayant, du fait de l’organisation du pouvoir judiciaire aux États-Unis des effets cumulatifs et fortement structurants ont conduit à l’institutionnalisation de pratiques visant des formes de discriminations indirectes qui n’étaient pas prévues par les textes initiaux, voire qui sont contraires à la lettre de ceux-ci. À l’inverse l’application de la loi était confiée en France à des organes de l’état central – police, justice –, qui n’avaient pas pour priorité la lutte contre les discriminations. De plus, la discrimination à l’embauche étant un crime et non délit, cela rendait les procédures coûteuses et l’établissement de la preuve difficile, et donc les condamnations rares, sans offrir aux groupes discriminés la possibilité de faire pression afin d’obtenir une application de la loi conforme à leurs vœux.

Il n’est pas possible de discuter ici les conclusions de chacun des textes de ce volume, même si plusieurs le mériteraient. Reste qu’il est possible de formuler quelques critiques sur l’économie générale de l’ouvrage. La première et la plus facile est de pointer quelques manques. Bien sûr un recueil de textes, particulièrement quand il s’agit de la réunion d’articles parus dans une même revue sans que leur réunion ait été prévue à l’avance, est toujours quelque peu hétérogène et comporte des trous. Il apparaît cependant dommage que nous ne disposions ici d’aucun texte évoquant Vichy et de fort peu d’éléments concernant la France coloniale, d’autant que les thèses récentes d’Erik Jennings ou d’Amelia Lyons, auraient fourni un très utile contrepoint. Le lecteur pourra aussi regretter que beaucoup de textes soient construits essentiellement à partir de l’étude de discours ou de textes officiels, ce qui ne permet guère de se pencher sur le rapport racial en tant que rapport social. De plus, mais c’est là aussi la loi du genre, les conceptions, pas toujours explicitées, qu’ont les divers auteurs de ce qu’est le racisme, ou des sens que peuvent revêtir les termes races ou ethnies apparaissent singulièrement fluctuantes et la question de leur contextualisation n’est pas toujours posée, alors même et David Bériss le montre finement dans son texte, que le terme même de race ne peut être transposé sans précautions du contexte américain, où il sert d’abord à désigner la frontières entre noirs et blancs, au contexte français. Dans la mesure où, plusieurs auteurs le notent, les perceptions sociales des différences et des groupes semblent s’organiser en France plutôt autour de cultures réifiées que d’une référence, même édulcorée, à la biologie, il serait sans doute judicieux pour la France actuelle de parler de rapports ethniques plutôt que de rapports sociaux, même si, à partir du moment où l’on suppose les attributs ethniques transmissibles, la catégorie peut fonctionner de façon similaire aux catégories raciales. Enfin, la comparaison implicite ou explicite entre contexte français et américain, outre que ses formes pourront parfois agacer le lecteur français tant certains auteurs semblent convaincus de ce que l’esprit du monde et la normalité se trouvent aujourd’hui outre-atlantique, n’est pas toujours utilisée de façon à tirer le meilleur parti de son efficacité heuristique. Pour beaucoup, elle conduit à identifier une différence, conçue parfois comme une entorse aux bons usages, qu’il convient ensuite d’expliquer. Mais les similarités seraient à recenser et à comprendre aussi. Il est possible, armé d’un soupçon de malignité, de considérer que l’histoire des rapports raciaux et des politiques de l’identité française et américaine sont étonnement parallèles. Les deux pays furent longtemps des puissances esclavagistes et des impérialismes blancs, définis comme tels par leurs dirigeants, tout républicains qu’ils furent. Dans les deux cas le renoncement à la race, ou à l’ethnie, comme catégorie naturelle de l’action publique et fondement du statut des individus est récent, du moins postérieur à 1945. Dans les deux cas aussi, l’universalisme affiché des valeurs, dont l’adoption est volontiers renvoyée à un moment révolutionnaire, fournit toujours aux adversaires des politiques raciales et aux victimes des discriminations des argumentaires et des référents utiles. Il n’est pas certain que l’exploration de ces similitudes serait moins riche que l’exploration des spécificités. Elle conduirait du moins à concevoir la comparaison comme la comparaison de deux versions d’une même histoire, plutôt que comme la confrontation de deux singularités, ce qui semble plus favorable à la réflexion, ce à quoi Robert Lieberman nous invite implicitement.

Ces réserves n’empêchent pas de conclure que le livre est utile, tant par la richesse de son contenu que parce que ces lettres françaises invitent et contraignent le lecteur français à accepter de décentrer quelque peu son regard, non que nous entendions qu’il lui faille nécessairement adopter d’autres points de vue, mais parce qu’il est utile de voir son monde avec le plus d’yeux possibles.

Philippe Rygiel
Pour citer
Philippe Rygiel, « Compte rendu de Herrick Chapman, Laura L. Frader (eds.), Race in France. Interdisciplinary Perspectives on the Politics of Differences, 2004 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=807.
Mise en ligne le 15 avril 2005.
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