Lex Heerma Van Voss (dir.), Petitions in Social History, 2001

Van Voss (Lex Heerma), sous la direction de, Petitions in Social History. International Review of Social History, Supplements, no 9, Cambridge University Press, 2001, 234 pages.

Qu’elles soient collectives ou individuelles, les pétitions constituent une source historique importante, à la fois par la nature de la requête elle-même, le nombre et la qualité de ceux qui la formulent, la destination et le résultat éventuel de celle-ci. Le recueil d’études présenté par Lex Heerma van Voss a le mérite de couvrir un champ historique très large à la fois dans le temps – depuis les débuts de l’époque moderne jusqu’aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale –, et dans l’espace puisqu’il touche la plupart des grandes aires géographiques – Europe, Chine, Inde, monde slave, États-Unis.

Les formes et les objectifs des mouvements pétitionnaires abordés dans l’ouvrage sont également très variés. Les deux contributions qui ouvrent le volume – L. Heerma van Voss, Andréas Würgler –, traitent des problèmes méthodologiques posés par l’utilisation des pétitions en histoire. Si le mot anglais petition s’est imposé au moins dans le monde occidental, les termes employés à l’origine pour désigner l’objet et la démarche sont plus variés, suppliques, gravamina – en Allemagne notamment à l’époque moderne –, doléances – dans les cahiers de 1789.

Les pétitions sont les voix des masses ordinairement silencieuses. Elles ont d’autant plus d’intérêt qu’elles ne sont pas gérées par la structure étatique elle-même. Par leur contenu explicite, elles sont plus lisibles que des événements comme les révoltes dont la signification est souvent complexe. Qu’elles émanent de corps représentatifs, de rebelles, ou d’individus, elles indiquent une tension, un problème. Les autorités y attachent assez d’importance pour en confier le traitement à des organismes spécialisés – comité des suppliques ou autre. C’est justement de ce traitement des suppliques par les souverains des États italiens au début de l’époque moderne – à Rome, à Naples ou en Toscane –, que traite Cecilia Nubola, en montrant qu’elles consolident le rôle du prince comme garant de la haute justice et correcteur des abus, et qu’elles donnent lieu à une justice spéciale qui tient compte non seulement des cas évoqués, mais aussi de la personne et de son statut – en particulier pour les pauvres.

Les communications de Gilbert Shapiro et de John Markoff, sur les cahiers de doléances de 1789 et de Carola Lipp et Lothar Krempel sur les pétitions de 1848-1849 à Esslingen, petite ville du Wurtemberg, soumettent à une analyse très serrée ces deux séries de documents. Dans le premier cas, il s’agit de montrer grâce à un échantillon de 1 202 cahiers représentant 100 000 demandes codées qu’on peut réellement considérer les cahiers comme des pétitions à condition de les soumettre à une critique très rigoureuse. Cette approche se double d’une étude sur les mandats impératifs contenus dans les cahiers .Elle révèle à la fois que le mandat impératif caractérise particulièrement certaines régions françaises – Normandie, Centre Bretagne occidentale, Bourgogne orientale – et que ce ne sont pas forcément les plus disposés à rompre avec l’absolutisme – le Tiers État – qui utilisent le plus le mandat impératif. Dans le deuxième cas, une microanalyse des pétitionnaires d’Esslingen permet d’observer comment un mouvement pétitionnaire s’élargit progressivement dans le temps à partir d’un noyau initial de gens déjà habitués aux pratiques civiques.

Deux communications portant sur les artisans tisseurs de la région de Coromandel à la fin du XVIIIe siècle – Potukuchi Swarnalatha – et sur les travailleurs des chantiers navals britanniques – Kenn Lunn et Ann Day – traitent du rôle des pétitions comme forme d’action revendicative à caractère social. En Inde, l’affermissement progressif de la domination britannique et les changements qu’elle apporte dans la demande de produits textiles poussent les tisseurs à revendiquer auprès du gouvernement anglais contre les agissements des agents inférieurs de la compagnie des Indes. Dans la mesure où elles rencontrent un certain succès, les pétitions, qui ne sont pas la seule forme d’action, aboutissent à intégrer, au moins partiellement, les tisseurs dans le nouveau système économique. Dans les chantiers navals britanniques qui sont des entreprises étatiques et qui connaissent une rapide croissance au XVIIIe siècle, les pétitions sont, face à la hausse du prix des denrées, un bon révélateur des difficultés économiques. Instrument de la négociation sociale, elles s’accompagnent d’une certaine déférence envers les autorités. Le passage au syndicalisme dans le deuxième moitié du XIXe siècle et la diversification des revendications liée aux évolutions techniques, à celles de la main d’œuvre – introduction des femmes et d’ouvriers extérieurs –, à l’apparition de nouveaux moyens d’action – le droit de vote après 1867 – tendent à modifier l’état d’esprit des travailleurs, mais il reste dans les comportements, un héritage de la pratique pétitionnaire.

Il est possible aussi d’utiliser les pétitions pour examiner le rapport des citoyens au pouvoir politique, rapport qui est à double sens puisque les pétitionnaires à la fois s’affirment comme une force autonome et sont tentés de se concilier les représentants de l’État en se référant aux normes que celui-ci diffuse. Marcia Schmidt Blaine, étudiant les pétitions des veuves ou femmes de prisonniers et de blessés du New Hampshire à la fin du XVIIe siècle, à la suite des guerres entre la France et l’Angleterre, montre que ces femmes acquièrent ainsi une possibilité d’expression qui leur était déniée dans un système patriarcal, mais qu’elles s’inscrivent aussi dans ce système en se référant avant tout aux valeurs de la famille. Rebecca Nedostup et Liang Hong Ming qui traitent de la Chine du Kouo Min Tang dans les années 1920 et 1930, observent que les pétitionnaires – diseurs de bonne aventures ou moines – se réclament des valeurs du Kouo Min Tang – liberté d’association, droit à l’existence – pour combattre la politique anti-superstition du pouvoir, ce qui montre d’ailleurs que ces valeurs avaient pénétré la population plus profondément qu’on ne le croirait. De même Nancy K. Ota, lorsqu’elle examine pour les années 1948 et suivantes, les demandes de « lois privées » auprès de la Chambre des représentants et du Sénat pour dispenser d’expulsion des individus au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ou leur permettre d’acquérir la nationalité américaine en dehors des règles habituelles, fait apparaître de façon lumineuse que les pétitionnaires n’obtiennent satisfaction qu’en s’inscrivant dans le modèle de la famille américaine blanche, middle class et chrétienne. L’étude des pétitions peut enfin servir à nuancer des idées toutes faites sur les mentalités. Oleg Bukhovets montre ainsi, à propos des juifs de Lituanie pourtant nombreux dans la région au début du XXe siècle, que les références aux juifs ne concernent qu’un dixième des pétitions et que le juif auquel il est fait allusion est surtout quelqu’un de riche et de débrouillard, plus cultivé que la moyenne. L’antisémitisme proprement idéologique est très peu répandu.

Ce recueil très riche qui permet d’aborder les différents aspects du traitement historique des pétitions sera donc d’une lecture indispensable à ceux qui veulent exploiter ce type de source.

Raymond Huard
Pour citer
Raymond Huard, « Compte rendu de Lex Heerma Van Voss (dir.), Petitions in Social History, 2001 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=845.
Mise en ligne le 15 septembre 2002.
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