Hans Günther, Evgenij Dobrenko (dir.), Socrealistieskij kanon, 2000

Günther (Hans), Dobrenko (Evgenij), Socrealistieskij kanon. Saint-Pétersbourg, Akademieskij proekt, 2000, 1040 pages + illustrations.

Le réalisme socialiste (RS) s’est éteint progressivement après la mort de Staline, non sans soubresauts (en février 1966, procès de Daniel et de Siniavski [Tertz], auteur d’un pénétrant, mais iconoclaste essai sur le réalisme socialiste, destruction au bulldozer d’une exposition de peintres non-conformistes à Moscou en 1974, émigration du cinéaste A. Tarkovski en 1984, etc.). La perestroïka, avec la suppression de la censure en juin 1990, a définitivement rejeté dans l’histoire le RS, bien que l’on puisse se demander si les romans roses (étrangers, puis russes) qui ont maintenant envahi le marché ne présentent pas nombre d’archétypes de cette littérature optimiste, dont on ne saurait toutefois oublier le caractère coercitif. Le RS est donc devenu un objet d’étude, plus en Occident que dans son pays d’élection : aux États-Unis, où les ouvrages récents sont nombreux, en Suisse, avec la parution de deux volumes consacrés au RS dans la littérature et les arts à l’époque de Jdanov, dans les années 1940, qui furent l’apogée du RS pur et dur (et nationaliste). Le volume sur la littérature est basé sur un dépouillement exhaustif et informatisé de toute la production (littérature, critique) des quatre «grosses» revues de l’époque : Novyj mir, Oktjabr’, Znamja. Zvezda. En France, le Que sais-je? de Michel Aucouturier (Le Réalisme socialiste, PUF, 1998) examine bien les processus politico-littéraires qui ont abouti à la formulation, en 1934, du RS (le terme, qui aurait été trouvé par Staline, date de 1932), qui « exige de l’artiste une représentation véridique, historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire [et qui doit en outre] contribuer à la transformation idéologique et à l’éducation des travailleurs dans l’esprit du socialisme ». Et voici que paraît à Saint-Pétersbourg un énorme volume (1 040 pages, de format 26,5 x 18 cm, 1,7 kg), consacré pour l’essentiel aux catégories esthétiques du RS. Il est le résultat de séminaires internationaux qui se sont tenus en 1994-1998 à l’Université de Bielefeld avec le soutien de la Fondation Volkswagen pour la recherche scientifique. Les deux maîtres d’œuvre sont un Allemand et un Russe : Hans Günther, Professeur à l’Université de Bielefeld, et Evgenij Dobrenko, Professeur à l’Université de Nottingham après avoir enseigné aux États-Unis. L’un et l’autre sont connus par plusieurs ouvrages importants sur le RS.

Le volume contient soixante-huit articles (en russe) de spécialistes russes, allemands, anglais, américains, français, suisses. Il est divisé en six parties. La première, intitulée « Le réalisme socialiste comme phénomène historico-culturel » est introduite par Hans Günther et suivi par des articles sur les rapports du RS avec le monde de l’enfance, la pensée utopique, la conscience religieuse, le nietzschéisme, le folklore, le kitsch, l’avant-garde artistique, la sacralisation de l’espace, le RS dans l’architecture, la peinture, le cinéma, la musique. Sont ensuite étudiées les «sources du réalisme socialiste» : l’héritage du Proletkul’t, de la littérature du Komsomol, des organisations littéraires d’avant leur dissolution en 1932 (LEF, Pereval, RAPP). La troisième partie est consacrée à l’ « arsenal esthétique du réalisme socialiste », à savoir les « catégories de la critique réaliste socialiste » : cadres institutionnels et idéologiques, luttes contre les « déviations », concepts d’engagement idéologique, de point de vue de classe, d’esprit de parti (idejnost’, klassovost’, partijnost’), catégories « diabolisées » (esthétisme, art pur, apolitisme), romantisme révolutionnaire, optimisme historique, tradition et innovation, etc. La quatrième partie étudie le « texte et le discours du réalisme socialiste » : la « novlangue » du RS, le héros positif, le discours du temps, l’écrivain Staline, le « discours du métro », etc. Les deux dernières parties traitent de l’ « arsenal artistique du réalisme socialiste », des motifs et des images, puis des genres : les archétypes du RS, le mythe de la famille, la victime et le sacrifice, l’image du fasciste et de l’ennemi. Les genres étudiés sont le roman d’éducation, le roman-épopée, le roman historique, la littérature de voyage, la confession, la poésie lyrique, la littérature pour enfants, l’opéra, le music-hall, la chanson de masse.

Les auteurs analysent le RS de l’intérieur, à partir de son propre discours, et de l’extérieur, en synchronie et en diachronie : le RS n’est pas apparu ex nihilo, et n’a pas été une doctrine intangible ; le « canon », comme système à la fois de stabilisation et de sélection (en érigeant des barrières contre des influences ou des courants hétérodoxes, et en faisant un tri dans la tradition artistique), a été précédé par une phase de formation et a évolué au gré des besoins du pouvoir. Les courants méthodologiques les plus variés sont utilisés, et les points de vue se complètent les uns les autres.

On aurait aimé une conclusion d’ensemble, une synthèse qui fasse ressortir les points sur lesquels s’accordent tous les auteurs. L’un d’entre eux nous semble être cette synthèse des arts (dont Wagner fut l’un des précurseurs), que l’on observe également dans les autres régimes totalitaires : l’art est instrumentalisé pour une théâtralisation de la vie qui crée une autre réalité apparemment sans contradictions. On peut ainsi parler de sur-réalisme (p. 10), ou d’irréalisme socialiste. La question du lien avec l’avant-garde artistique, qui aspirait aussi à la synthèse des arts à la transformation de la réalité par l’art, reste controversée. La thèse de Boris Groïs qui fait du RS l’héritier idéologique direct de l’avant-garde, est contestée par plusieurs auteurs : le RS trie les éléments de l’avant-garde, adaptant ou déformant ceux qu’il adopte (p. 101-108). On passe d’une culture égalitariste, collectiviste, internationaliste, technique, à une culture hiérarchique, nationale, intelligible, organique. Une autre question en discussion est celle de l’adhésion de la population à un art qui se voulait accessible, national, optimiste, à des musiques entraînantes et majestueuses, à une architecture monumentale, imposante et synthétique. Cette adhésion, contrainte ou volontaire de la part des écrivains (les réfractaires étant éliminés), comme celle de la masse des lecteurs, semble avoir été réelle. Le retour à l’hymne national stalinien (musique d’Aleksandrov, nouvelles paroles de S. Mixalkov, qui poursuit la tradition d’auto-réécriture des œuvres du RS au gré du jour) témoigne de cette nostalgie, qui serait partagée par une moitié de la population russe. D’abondantes notes bibliographiques accompagnent chaque article de ce recueil, qui constitue une somme sans laquelle on ne saurait maintenant parler en connaissance de cause de ce phénomène culturel, social, politique, anthropologique que fut le réalisme socialiste : c’est toute la culture stalinienne qui est ainsi revisitée.

Michel Niqueux
Pour citer
Michel Niqueux, « Compte rendu de Hans Günther, Evgenij Dobrenko (dir.), Socrealistieskij kanon, 2000 », Le Mouvement Social, n° 219-220 (avril-septembre 2007), p. 220-221, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=852.
Mise en ligne le 15 septembre 2001.
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