Cécile Péchu, Droit Au Logement, genèse et sociologie d’une mobilisation, 2006

Péchu (Cécile), Droit Au Logement, genèse et sociologie d’une mobilisation. Paris, Dalloz, 2006, 538 pages. « Nouvelle Bibliothèque de thèses, Sciences politiques », préface de Pierre Favre.

La pratique est suffisamment rare chez les éditeurs pour mériter d’être soulignée et saluée. Les éditions Dalloz et leur « nouvelle Bibliothèque de thèses » ont pris le parti, certes aride, mais combien précieux pour les chercheurs, de publier certaines thèses dans leur intégralité. L’imposant travail de Cécile Péchu qui nous est donné à lire est, ainsi, son doctorat de sciences politiques, soutenu à l’IEP de Paris en septembre 2004. Une telle célérité dans l’édition mérite d’être saluée pareillement. La thèse est consacrée à la genèse et à la sociologie des mobilisations relatives au logement – plus particulièrement, au Comité des mal et logés et à DAL. Comme il advient souvent, s’agissant de travaux de sciences politiques, elle peut être lue sur un double mode qui, en rien exclusifs l’un de l’autre, sont susceptibles de s’adresser à différents types de lecteurs.

L’étude entretient – notamment dans son premier chapitre « Des mouvements sociaux urbains aux mouvements de pauvres » – un dialogue critique et parfois acéré avec la sociologie urbaine, les théories anglo-saxonnes prévalant dans le champ de la sociologie de la protestation collective, les travaux de Boltanski, et d’autres encore. Elle se réclame d’un interactionnisme – qui répond du plan de l’ouvrage – « propre à redonner dans l’analyse toute leur place aux déterminants structurels de nature économique ». Déterminants qui n’ont cependant d’effets que pour autant qu’ils fassent l’objet d’opérations d’attribution du sens, lesquelles supposent une nécessaire analyse de la construction des « cadrages » (chapitre 2). Non sans procéder, chemin faisant, sur des modes spécifiques à la science politique, à ce que l’historien qualifierait volontiers d’historicisation, propre à sous-tendre une lecture qui l’est alors également.

Cécile Péchu analyse d’abord ces « conditions culturelles et structurelles de la mobilisation » qu’ont été les politiques de l’immigration africaine en France, le marché du logement et sa fermeture, les caractéristiques culturelles de l’immigration africaine, dotée de réseaux et d’une tradition revendicative née des luttes dans des foyers SONACOTRA. Soient autant de ressources propres à se combiner avec celles des réseaux militants, diversifiés, qui vont investir ce champ militant. Le développement des luttes supposait toutefois la construction d’une « nouvelle question sociale », en particulier de la notion d’exclusion, effective dans les années 1990. S’affirment alors trois traits jusque-là guère réunis pour penser la pauvreté. On assiste d’abord au retour à une logique socio-économique permettant d’imputer la responsabilité de la situation dénoncée au « système » et, avant tout, aux pouvoirs publics, sommés de la prendre en charge; quand prévalait jusqu’alors l’idée d’une inadaptation relative des individus concernés. Ensuite, une autovalorisation des acteurs, renforcée par le discours sur la fin du travail et la recherche d’une nouvelle signification que souligne la notion d’exclusion, contrairement à celle de pauvreté. Enfin la construction d’un destin collectif et d’une éventuelle action collective.

La crise des trente dernières années a provoqué des déclassements sociaux d’acteurs préalablement dotés d’une proximité au monde du travail et, par là, d’un certain nombre de dispositions pour l’action collective. Elle autorise un continuum entre ces acteurs et la population immigrée, dotée de ressources d’une autre espèce et de structures internes, pour qui l’absence de logement, mettant en jeu de nombreux droits, constitue une insécurité existentielle. Les bénéficiaires du mouvement, dans leur diversité, possèdent donc un certain nombre de ressources qui vont devoir se combiner avec des ressources externes, analysées dans les troisième et quatrième chapitres, consacrés à l’engagement des militants du CML, puis au leaders et générations militantes de DAL. Ces deux chapitres, inscrits dans une perspective théorique différente se déploient à des échelles qui sont aussi analysées, dans une démarche de sociogenèse, au prisme des trajectoires, des carrières et des défections qui s’y succèdent ou s’y côtoient et contribuent à les transformer en profondeur. Au prix de césures et de scissions qui érigent la question de la professionnalisation en enjeu. Un dernier chapitre, consacré au squat et à sa place dans « le répertoire de l’action collective » auquel il restitue son historicité – livrant au passage d’utiles recensions d’études insuffisamment connues1 -, s’intéresse à l’émergence d’un « illégalisme sectoriel » caractérisé par sa capacité à nier et à utiliser, tout à la fois, l’espace public.

L’ouvrage qui constitue une approche magistrale des mouvements urbains et de leur mutation radicale est également un apport de premier plan à l’étude du militantisme et de ses renouvellements dans les années 1980. Le succès du DAL s’inscrit dans un processus, plus global, de différenciation du champ militant par rapport au champ partisan et de progressive autonomisation, sous l’effet conjoint de trois facteurs : le rejet de la professionnalisation politique – en tant que manière de vivre par et non pour le politique -, celui de la délégation – comme remise de soi à des représentants non contrôlés – et la recherche d’un rôle social valorisant à l’heure où l’on proclame « la fin du travail ». Soient des hypothèses et des pistes qui méritent d’être réinvesties, comme l’auteur le propose, s’agissant des mouvements contemporains déployés dans d’autres champs d’action que sont AC, ATTAC, etc., aux fins d’une histoire renouvelée du politique.

Danielle Tartakowsky
1 Ainsi Patrick KAMOUN, L’là Cochon qui déménage. Prélude au droit au logement. Paris, Vauchrétien, Ivan Davy, 2000, collection « faits et gestes ».
Pour citer
Danielle Tartakowsky, « Compte rendu de Cécile Péchu, Droit Au Logement, genèse et sociologie d’une mobilisation, 2006 », Le Mouvement Social, n° 223 (avril-juin 2008), et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=886.
Mise en ligne le 29 avril 2007.
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