n° 211 (avril-juin 2005) : les services : définitions, ruptures, enjeux

Sommaire

les services : définitions, ruptures, enjeux

sous la direction de Christian Chevandier

  • Éditorial : Les services : définir autrement que par défaut, par Christian Chevandier

  • Un demi-siècle de montée des services : la révolution permanente, par John Gadrey

  • Perspectives sociologiques sur le travail dans les services : les apports de Hughes, Becker et Gold, par Marie Cartier

  • Les services, entre droit civil et droit du travail, par Jean-Pierre Chauchard, Jean-Pierre Le Crom

  • Le travail dans les services rend-il malade ? L’analyse du psychiatre Louis le Guillant dans les années 1950-1960, par Jean-Christophe Coffin

  • Les services dans une société industrielle et socialiste. Le cas de la RDA, 1949-1989, par Sandrine Kott

  • Les travailleurs des services pour l’extrême gauche française des années 1970 : des « cols blancs » à la prolétarisation, par Alix Ducamp

Notes de lecture (disponibles sur ce site)

  • Travail dans les services

  • Travail dans l’industrie

Résumés

John Gadrey – Un demi-siècle de montée des services : la révolution permanente

John Gadrey – Fifty years of service growth: a permanent revolution

En 2004, le secteur tertiaire représente entre les deux tiers et les trois quarts de l’activité des économies développées. Certains soupçonnent toutefois les services de freiner la dynamique économique, voire d’être « improductifs ». Pour d’autres, au contraire, la « croissance tertiaire » est la seule à pouvoir engendrer les millions d’emplois qui font défaut. Pour réfléchir à ces questions, un diagnostic de longue période s’impose, qui permette de prendre la mesure de la révolution dans la structure du système productif et dans les modes de vie que constitue l’irrésistible ascension des services, et d’en fournir une explication multi-dimensionnelle.

In 2004, the tertiary sector accounts for between two thirds and three quarters of the economic activity in developed countries. But services are sometimes suspected to slow down economic performances, while others think that the service growth is the major asset for massive employment creation. To throw light on this debate, a long term analysis is necessary, which first provides a quantitative assessment of the « service revolution », and then tries to explain it on a multidimensional basis.

Marie Cartier – Perspectives sociologiques sur le travail dans les services : les apports de Hughes, Becker et Gold

Marie Cartier – Sociological perspectives about service work: Hughes, Becker and Gold’s contributions

C’est E. Hughes, professeur à l’université de Chicago dans les années 1950, qui a le premier souligné l’intérêt sociologique des métiers de service, en se démarquant tout à la fois de la sociologie industrielle et de la sociologie fonctionnaliste des professions. Il s’agit ici de présenter quelques-unes des perspectives qu’il proposa, et que certains de ses étudiants, tels R. Gold et H. Becker, développèrent à partir d’enquêtes de terrain sur les concierges, les musiciens de jazz et les institutrices : comparer métiers modestes et professions prestigieuses, être attentif aux conflits qui opposent ceux qui produisent le service et ceux auxquels il est destiné, contextualiser les interactions et tenir compte des différences de classe qui les façonnent. Le retour sur ce moment de la tradition de Chicago permet d’esquisser une sociologie du travail dans les services fort différente de la sociologie des relations de service qui s’est développée en France depuis la fin des années 1980 en se référant principalement à Goffman.

E. Hughes as a professor of sociology in the University of Chicago during the 1950’s developed the study of service occupations while the conventional sociology focused rather on industry and the professions. This article evokes the conceptions of Hughes and examines how these conceptions were enlarged and reinforced in the field works of Gold and Becker on the janitors, the school teachers and the jazz musicians : the comparison of humble occupations and prestigious professions, the conflict of interest and perspective between service workers and clients, the relationship between service institutions and the environing society and especially the weight of the class differences. Returning to this innovative research on service occupations permits to sketch a sociology of work in the service sector, very different from the sociology of the service relationship which has flourished in France since the late 1980’s and which refers mainly to Goffman.

Jean-Pierre Chauchard et Jean-Pierre Le Crom – Les services, entre droit civil et droit du travail

Jean-Pierre Chauchard and Jean-Pierre Le Crom – Services, civil law and labor law

Les services, ignorés de la législation industrielle au XIXe siècle, bénéficient progressivement du droit du travail à la faveur du développement de l’État social. Cette intégration ne se réalise toutefois que dans la mesure où les travailleurs concernés peuvent faire valoir l’existence d’un contrat de travail caractérisé par l’existence d’un lien de subordination défini par la jurisprudence ou présumé par la loi. Nombre d’activités de service restent donc réalisées par des travailleurs indépendants qui entretiennent avec leurs clients des relations de type commercial. Cette question n’en demeure pas moins d’une actualité certaine. En effet, la progression des services aux entreprises et, plus généralement, les transformations de la relation de travail, davantage tournée vers le service, sont susceptibles d’entraîner des conséquences sur le droit du travail ou son application. Déjà, les contrats de service apparaissent quelquefois comme un moyen d’évitement du droit du travail, par exemple dans le transport routier. Mais, à terme, ce sont les transformations du lien de subordination qui pourraient remettre en cause les frontières entre travail salarié et travail indépendant.

With the development of the social State, services which were unknown in industrial legislation entered gradually labor law. However, this integration is only coming up if the concerned workers can prove that this labor contract is distinguished by a subordination bond defined by jurisprudence or supposed by law. Many activities of services are still done by self-employed workers who keep commercial relations with their customers. The fact remains that this question is still topical. The business to business and, generally, the transformations of the work relationship, which are more turned to services, involve likely consequences on labor law or its application. Already services’ contracts seem sometimes to be a way to avoid labor law, as in road transport. But, in a long term, transformations of subordination’s link could question borders between paid worker and independent worker.

Jean-Christophe Coffin – Le travail dans les services rend-il malade ? L’analyse du psychiatre Louis le Guillant dans les années 1950-1960

Jean-Christophe Coffin – Does service work favor disease? The analysis of the psychiatrist Louis Le Guillant in postwar France (1950-1960)

Cet article évoque la contribution originale du psychiatre français Louis Le Guillant (1900-1968) à la constitution d’une psychopathologie du travail dans les années 1950. Il a dirigé ses recherches cliniques en direction des métiers de service, témoignant par là de sa volonté d’ouvrir la psychiatrie sur des terrains où elle était absente et de lui donner également des contenus théoriques quelque peu en rupture avec ses pratiques passées. L’attention pour les questions liées au travail dans les services l’a amené à s’intéresser aux problèmes de formation et d’organisation du travail infirmier au sein des hôpitaux psychiatriques et à engager une profonde réflexion sur le sens de la prise en charge des troubles mentaux par ce type d’institution, en privilégiant la réflexion sur l’adéquation du métier de soignant tel qu’il se déclinait dans les années 1950. Cette réflexion sur la maladie mentale et sa prise en charge prenait en partie appui à travers les discussions du mouvement de psychothérapie institutionnelle.

This article deals with the psychiatrist Louis Le Guillant (1900-1968)’s contribution to the development of labor psychology. He has conducted research on industrial relations, servants and clerical workers during the 1950s and the 1960s. His investigation of the service model was parallel to his interest to renovate the medical staff and its role within the medical institution. He also considered the hospital not as a custodial function but as a medical service. The paper surveys his new interpretations of the pathological and his interpretation of mental disorders, partially influenced by the institutional psychiatric movement. It asserts that Le Guillant’s involvement on labor psychology was part of a more global project: the shaping of a renovated public mental health service and a growing awareness for people in everyday life.

Sandrine Kott – Les services dans une société industrielle et socialiste. Le cas de la RDA, 1949-1989

Sandrine Kott – Services in an industrial and socialist society: the GDR, 1949-1989

Existe-t-il des services dans une société centrée autour des valeurs de l’industrie comme l’était celle de la RDA ? Et si oui, sous quelle forme ? Tel est le propos de cet article qui entend montrer que, même s’ils ne constituaient pas un secteur économique distinct, les services existaient en RDA, souvent en relation étroite avec le monde industriel et sous forme d’une sorte de « service public » généralisé. L’article tente ensuite de trouver dans la faillite de l’économie planifiée centralisée, l’ambiguïté de certains choix politiques et de représentations sociales les raisons de la mauvaise réputation des services dans les sociétés socialistes.

First, this article intends to prove that although there was no official tertiary sector in the GDR, services were indeed available. Often tightly linked to the secondary sector, they were more or less organized after the model of a general welfare sector. The article aims also to explore the political and economical logic which sustained this model. Last, it raises questions about the reception of these services: why could they not fulfill their mission and had such a bad reputation? It can be explained by the failure of the centrally planned economy which was not flexible enough to respond to the changing demands of private persons. But one also has to look at dominant political and cultural representations which did not allow conceiving the service as an economic and personal transaction.

Alix Ducamp – Les travailleurs des services pour l’extrême gauche française des années 1970 : des « cols blancs » à la prolétarisation

Alix Ducamp – French leftists and service workers during the 1970s: from white collar to proletarianization

Au lendemain de Mai 68, après la plus grande grève de l’histoire du mouvement ouvrier, l’extrême gauche française concentre ses efforts en direction de la classe ouvrière. De ce fait, elle ne définit les travailleurs des services qu’en fonction de leur proximité par rapport à la classe ouvrière. C’est ainsi qu’apparaît, à la faveur des bouleversements socio-économiques des Trente Glorieuses, l’idée de la prolétarisation des « cols blancs » : les travailleurs des services entrent dans les stratégies de l’extrême gauche à condition de s’assimiler à la classe ouvrière; par ailleurs l’existence d’une classe ouvrière homogène est très peu remise en cause. Mais cette conception évolue au cours des années 1970. De grands mouvements de protestation des employés, en particulier le « Mai des banques » en 1974, favorisent l’émergence de nouvelles théories dans l’extrême gauche qui tendent à l’intégration des travailleurs des services dans leurs stratégies militantes et à une meilleure prise en compte de leurs spécificités. Cependant la conception des travailleurs des services reste problématique pour une extrême gauche française écartelée entre ses théories héritées du XIXe siècle, le choc de Mai 68 et l’évolution socio-économique des Trente Glorieuses.

Soon after May 1968 and the most important strike in the whole history of the French working-class, the French communists and the extreme left focused at campaigning in favor of the working-class. The concept of wage earners being proletarianized thus appeared, based on the social and economic evolutions of the last decades. Indeed, the leftists agreed on taking the workers from the service sector into account for their propaganda so far as they would share the same social and economic conditions as the lower classes; but the homogeneous aspect of the working-class was but slightly called into question. Yet, the situation changed during the seventies. A great strike launched by bank clerks broke out, along with other important social actions. This caused new theories to be created within the extreme left, aiming at integrating the workers of the service sector in their strategies. However, the new policy of the leftists towards those workers remained a subject of controversy. There was an inner struggle which divided the extreme left between theories inherited from the nineteenth century, the major crisis of May 1968 and the economic evolution of the postwar decades.

Mise en ligne le 15 avril 2005.
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