n° 210 (janvier-mars 2005) : les femmes et les métamorphoses de l’emploi au Japon

Sommaire

Les femmes et les métamorphoses de l’emploi au Japon

sous la direction de Bernard Thomann

  • Éditorial : Les femmes dans la question de l’emploi au Japon, par Bernard Thomann

  • Les conditions historiques de la naissance et de la reproduction de l’ « emploi à vie » comme archétype de l’emploi masculin au Japon, par Bernard Thomann

  • La construction historique de la femme employée de bureau au Japon, par Konno Minako

  • La question de l’emploi féminin dans le développement et les mutations de la politique sociale de l’État japonais depuis le début de l’ère Meiji, par Bernard Thomann

  • Carte : Le Japon et ses principales villes

  • Le droit japonais et le harcèlement sexuel dans l’entreprise, par Éric Seizelet

  • L’inégalité homme / femme au cœur de la segmentation du marché du travail japonais ? Une prise en compte du genre dans l’analyse du rapport salarial toyotiste, par Arai Misako et Sébastien Lechevalier

  • Glossaire des principaux termes japonais utilisés

  • Les grandes dates concernant les femmes et l’emploi depuis l’Ère Meiji

Notes de lecture (disponibles sur ce site)

Résumés

Bernard Thomann – Les conditions historiques de la naissance et de la reproduction de l’ « emploi à vie » comme archétype de l’emploi masculin au Japon

Bernard Thomann – The historical conditions of the birth and the reproduction of “permanent employment” as a male employment archetype

Pour comprendre les enjeux de l’affaiblissement que connaît aujourd’hui la pratique de l’« emploi à vie » en tant qu’archétype de l’emploi masculin, nous tentons de mettre en lumière les deux principales dynamiques historiques qui lui ont permis de voir le jour et de se reproduire : la mise en place de capacités organisationnelles dans les entreprises favorisant le développement sur le long terme d’un capital humain propre et la constitution de l’entreprise en un lieu de solidarité sociale.

To understand the issues of the decline of the permanent employment practice as a male employment archetype, we try to highlight the two principal historical dynamics that allowed the emergence and reproduction of that practice: the setting up of organizational capabilities in the enterprises that have contributed to the development, on a long term basis, of a proper human capital and the building up of the firm as a place of social solidarity.

Konno Minako – La construction historique de la femme employée de bureau au Japon

Konno Minako – The historical construction of the meanings of female office workers in Japan

Se fondant sur le cas des femmes employées de bureau, cet article étudie comment le lieu de travail japonais s’est construit et métamorphosé sur la base d’une différenciation sexuelle, de l’ère Meiji jusqu’à aujourd’hui. La nature sexuée du lieu de travail japonais est souvent considérée comme originale comparée aux autres pays industrialisés. Bien qu’elle soit souvent vue comme le résidu d’une « discrimination traditionnelle vis-à-vis des femmes », une étude historique plus attentive révèle que la différenciation sexuelle fut en fait une construction historico-sociale en constante évolution. Les catégories « homme » et « femme » étaient, dans le monde du travail de bureau précédant la Seconde Guerre mondiale, vagues, ambivalentes et fragmentées. C’est la période de la guerre qui leur donna clairement forme en déterminant les fonctions et rangs des hommes sur la base d’un principe commun : le mari subvenant seul aux besoins de sa famille. Ainsi, à la fin de période de la haute croissance, les catégories « homme » et « femme » étaient devenues porteuses de sens totalement différents. La réorganisation radicale des entreprises japonaises en cours actuellement semble cependant affaiblir le modèle de l’homme subvenant seul aux besoins de sa famille, rendant les identités sexuelles au travail à nouveau plus fluides. L’objectif de notre article est de montrer que la construction historique de la division sexuelle du travail fut partie prenante d’un véritable processus de modernisation, c’est-à-dire d’une réponse de l’État à la question sociale posée par l’industrialisation, cette réponse devant être compatible avec une certaine idéologie politique et sociale et des objectifs de développement économique. Après la guerre, ce qui fut qualifié, par le Parti Libéral Démocrate au pouvoir, de « société de bien-être à la japonaise » (nihonteki fukushi shakai) reprenait, dans un cadre politique plus démocratique, un certain nombre de principes de solidarité sociale fondés sur la norme de la femme au foyer déjà définis dans le cadre du projet « corporatiste » conçu avant 1945.

Using the case of female office workers as an illustrative example, this paper examines how the Japanese workplace has been constructed and reconstructed in gendered terms from the Meiji era to the present. The gendered nature of the Japanese workplace is often understood as distinctive when compared with that of other industrialized nations. While it tends to be viewed as the residue of “traditional discrimination against women”, a closer look at history reveals the social-historical construction and changing nature of gendering in the workplace. “Men” and “women” were vague, ambivalent, and fragmented categories in the world of office work before WWII. By placing men in different occupations and ranks within the same category of male breadwinner, gender categories took shape in the postwar workplace, and by the end of the period of high economic growth the meanings of « men » and « women » became totally different from each other. The drastic restructuring of the Japanese workplace now under way, however, seems to be undermining the reality that has sustained the male breadwinning model, rendering gender categories, once again, more fluid.

Bernard Thomann – La question de l’emploi féminin dans le développement et les mutations de la politique sociale de l’État japonais depuis le début de l’ère Meiji

Bernard Thomann – The issue of female labor in the development and the mutations of the Japanese state social policy from the beginning of the Meiji period

Ce n’est qu’à partir du milieu des années 1980 que les Japonais ont commencé à prendre conscience de la réalité du harcèlement sexuel dans l’entreprise. Avant, les firmes ne considéraient pas le harcèlement sexuel comme un problème social majeur. Mais, en juin 1997, la révision de la loi de 1985 sur l’égalité des chances en matière d’emploi va introduire, à la charge de l’employeur, une obligation de vigilance et de prévention sur le lieu de travail. Cet article se propose d’abord de retracer le processus qui a conduit à cet amendement, en correspondance avec les avancées doctrinales et les développements de la jurisprudence japonaise, tant sur le plan de la responsabilité délictuelle que de la responsabilité contractuelle. Il traite également du rôle joué par le ministère de la Santé, du Travail et de la Protection Sociale en vue d’assurer l’effectivité de la loi par le biais des directives administratives. Il s’interroge enfin, sur la base d’enquêtes conduites par l’administration du travail et la Fondation du travail pour le XXIe siècle, sur l’attitude des firmes, hésitant entre indifférence et action constructive.

The purpose of this article is to show that the historical construction of the gendered division of labor was part of a genuine process of modernization, that is to say, of the development of a social policy, as industrialism expanded, that would be compatible with a given political and social ideology and with objectives of economic development. What was called, after the war, the “Japanese style welfare society” (nihonteki fukushi shakai) by the Liberal Democratic Party in power was based, in a more democratic political context, on essential principles of social solidarity, based on the norm of the male breadwinner that had been developed in the framework of a “corporatist” project conceived before 1945.

Éric Seizelet – Le droit japonais et le harcèlement sexuel dans l’entreprise

Éric Seizelet – Sexual harassment and law in Japanese firms

Dans cet article, on se propose d’évaluer les changements intervenus dans les inégalités hommes-femmes depuis le début de la crise contemporaine au Japon. Pour ce faire, on procède tout d’abord à une mise en perspective historique du différentiel de salaire entre les hommes et les femmes depuis les années 1950. Ensuite, on passe en revue deux types d’interprétations contradictoires, positive et négative, de l’évolution depuis le début des années 1990, qu’on ne peut réconcilier qu’en prenant en compte l’évolution globale du marché du travail et des inégalités, marquée respectivement par une montée du chômage et une « resegmentation » du marché du travail suivant de nouvelles lignes de clivage. Enfin, on propose une tentative de conceptualisation, en intégrant le genre dans l’analyse du rapport salarial japonais. Cela permet en retour de comprendre les limites de l’évolution contemporaine et de préciser les enjeux d’une politique d’égalité hommes-femmes digne de ce nom.

The Japanese became aware of sexual harassment only since the mid 1980s. Before this period, sexual harassment was not identified by the firms as a crucial social issue. But in June l997, the revision of the 1985 Equal Employment Opportunity Law provides new provision related to the employers’ obligation of preventing sexual harassment in the work place. This article deals with this process of revision along with scholarly developments and judicial responses through tort and contract liability. Then it focuses on the role played by the Health, Labor and Welfare Ministry in order to ensure the implementation of the new amendment through administrative guidance. At last, on the base of numerous surveys conducted by the Labor Administration and the Institute for Work in the 21st century, it questions the companies’ attitudes, balancing between indifference and positive action.

Arai Misako et Sébastien Lechevalier – L’inégalité homme / femme au cœur de la segmentation du marché du travail japonais ? Une prise en compte du genre dans l’analyse du rapport salarial toyotiste

Arai Misako and Sébastien Lechevalier – The inequality men-women at the center of segmentation of the Japanese labor market: taking into account gender in the analysis of the Toyotist wage labor nexus

Dans cet article, on se propose d’évaluer les changements intervenus dans les inégalités hommes-femmes depuis le début de la crise contemporaine au Japon. Pour ce faire, on procède tout d’abord à une mise en perspective historique du différentiel de salaire entre les hommes et les femmes depuis les années 1950. Ensuite, on passe en revue deux types d’interprétations contradictoires, positive et négative, de l’évolution depuis le début des années 1990, qu’on ne peut réconcilier qu’en prenant en compte l’évolution globale du marché du travail et des inégalités, marquée respectivement par une montée du chômage et une « resegmentation » du marché du travail suivant de nouvelles lignes de clivage. Enfin, on propose une tentative de conceptualisation, en intégrant le genre dans l’analyse du rapport salarial japonais. Cela permet en retour de comprendre les limites de l’évolution contemporaine et de préciser les enjeux d’une politique d’égalité hommes-femmes digne de ce nom.

This article is an attempt to analyze the changing male – female inequalities in Japan since the beginning of the current crisis. First, the male-female wage differential is put into a historical perspective, from the 1950s. Then, we review two kinds of interpretations – positive and negative – of the evolution since the beginning of the 1990s. We try to overcome this opposition by taking into account the global evolution of the labor market and of the inequalities, that is the rising unemployment rate and a “resegmentation” of the labor market, with new cleavages. Finally, we propose a new concept for the male – female inequalities by integrating the notion of gender in the analysis of the wage labor nexus. It is helpful to understand the limits of the contemporary evolution and to make clear the issues at stake concerning the male – female equality policy.

Mise en ligne le 15 janvier 2005.
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