n° 209 (octobre-décembre 2004) : numéro varié

Sommaire

Enfances en difficulté

  • Enfances en difficulté, par Catherine Rollet

  • Agrarisme et État-Providence. Le travail des enfants abandonnés sous la IIIe République, par Ivan Jablonka

  • La structuration du champ de l’enfance et de l’adolescence handicapées et inadaptées depuis 1943 : l’exemple de Marseille, par Jacqueline Roca

Identités et immigration

  • Le « pèlerinage des émigrés ». Itinéraires de dévotion et missions catholiques italiennes dans la France du Sud-Ouest, par Laure Teulières

  • Jeunes issus de l’immigration portugaise : affirmations identitaires dans les espaces politiques nationaux, par Jean-Baptiste Pingault

Notes de lecture (disponible sur ce site)

  • Enfance et jeunesse

  • Migrations

  • Guerres mondiales

Résumés

Ivan Jablonka – Agrarisme et État-Providence. Le travail des enfants abandonnés sous la IIIe République

Ivan Jablonka – Agrarianism And Welfare State: The Labor of Abandoned Children during the Third Republic

La traditionnelle association entre enfance abandonnée et Révolution industrielle occulte le fait que l’écrasante majorité des pupilles de l’Assistance publique, surtout ceux qui sont nés à Paris, vivent et travaillent non dans les grandes cités mais à la campagne. Cette politique de placement, nourrie par un agrarisme jamais démenti, permet de purger les villes tout en repeuplant les campagnes. A une époque où les bras commencent à manquer dans l’agriculture (à cause de l’exode rural et de la guerre), les pupilles de l’Assistance publique sont très demandés. Dans une certaine mesure, ils tirent profit de leur orientation forcée. Ils jouissent d’un salaire, peuvent acheter ce que bon leur semble et sont libres – dans une certaine mesure – de choisir leur patron, alors que de nombreux enfants de famille sont obligés de travailler gratuitement pour leur père jusqu’à un âge avancé. Mais les enfants abandonnés subissent aussi de nombreux abus : les mauvaises conditions de vie, la faiblesse des gages, le surmenage et les violences sexuelles causent des souffrances que l’administration ne se soucie pas de soulager. Au final, la politique de placement rural de l’Assistance publique n’a pas eu un effet notable sur les flux de population, mais elle a modifié en profondeur l’économie et la démographie de certaines régions, tout en perpétuant un secteur agricole peu mécanisé et faiblement concurrentiel.

Dickens’s and Hugo’s novels set a link between the industrial revolution and child abandonment, but the overwhelming majority of children fostered by the French Assistance publique, especially those who were born in Paris, were not raised in urban areas but lived and worked in the countryside. This policy, which presumes the moral superiority of farmers, was intended to remove urban vagrants and to set them in rural areas. Due to a growing lack of agricultural workers, hiring Assistance publique children became an easy solution. To a certain extent, foster children benefited from this forced situation. They earned money, they were able to buy what they wanted and they generally could choose their own boss, whereas legitimate children were often obliged to work for free in their father’s farm. However, waifs and strays still suffered social injustice under the Assistance publique who not only did not try to improve their living conditions or increase their wages, but also did not try to prevent girls from being assaulted. In the end, rural fosterage did not have a profound effect on the rural exodus, but it did strongly transform the local demographic and economic situation and perpetuated an insufficiently competitive and poorly mechanized agriculture.

 

Jacqueline Roca – La structuration du champ de l’enfance et de l’adolescence handicapées et inadaptées depuis 1943 : l’exemple de Marseille

 

Jacqueline Roca – The Structure of the Field of the Inadapted and Handicapped Child and Adolescent since 1943

Les Associations Régionales de Sauvegarde de l’Enfance et de l’Adolescence Inadaptées ont contribué à la protection et à l’encadrement de l’enfance et de l’adolescence inadaptées (A.R.S.E.A.), enjeu et domaine d’intervention de multiples acteurs. L’étude plus spécifique de l’A.R.S.E.A. de Marseille se signale par la personnalité exceptionnelle de Germaine Poinso-Chapuis qui l’a présidée de 1946 à 1979 et par ses réalisations. L’article met en exergue les réseaux philanthropiques et professionnels dans lesquels cette association peu ordinaire s’est constituée, les liens avec les pouvoirs publics et les administrations concernées : Justice, Éducation, Santé et retrace son évolution. La mission qui lui était dévolue a-t-elle pu être réalisée ? Cette association est-elle une référence pour les autres A.R.S.E.A. ?

The Regional Associations of Protection of Inadapted and Handicapped Children and Adolescents (R.A.P.I.H.C.A.) contributed to the protection and the supervision of the inadapted children and adolescents, which were the interest and field of intervention of several experts. The study will analyse the specific and exceptional work of Germaine Poinso-Chapuis from R.A.P.I.H.C.A.-Marseille who was the President of the association from 1946 to 1979. The article highlights and retraces the evolution of the philanthropic and professional network in which this association is made up of and its links with the public authorities concerned such as: Justice, Education, Health. Has its mission been accomplished? Is this association a reference for others?

 

Laure Teulières – Le « pèlerinage des émigrés ». Itinéraires de dévotion et missions catholiques italiennes dans la France du Sud-Ouest

 

Laure Teulières – The “Pilgrimages of the Immigrants:” Itineraries of Devotion and Italian Catholic Missions in Southwestern France

L’ancienneté de la présence italienne en France permet de s’intéresser dans la durée à la question des attitudes religieuses et de leur influence sur le destin d’une population immigrée. Hormis les usages attendus du catholicisme, le plus intéressant est de repérer les transformations conditionnées par la situation migratoire elle-même. L’analyse met ainsi l’accent sur les pèlerinages collectifs, considérant le cas des populations issues de la vague migratoire transalpine établie à partir des années 20 dans les campagnes du Midi toulousain. Organisés sous l’égide des Missions catholiques italiennes, ces rites constituent un des temps forts de la pratique religieuse en terre d’immigration, que ce soit, dès l’entre-deux-guerres, les divers « pèlerinages des émigrés » (et désignés comme tels) auprès de sanctuaires locaux, ou les grandes célébrations mariales itinérantes des années 1950-1960, lors des tournées en France des Vierges de Lorette et de Fatima. Leur évocation précise permet de repérer les différentes dimensions qui s’y entrecroisent : retrouvailles communautaires, moments partagés entre soi, célébrations « à l’italienne » empreintes de nostalgie, mais aussi, à l’inverse, affirmation d’une visibilité au sein même du pays d’accueil, naissance d’itinéraires de dévotion concourant à un nouvel enracinement symbolique et facteurs potentiels d’intégration.

The case of the Italian immigration in France allows us to consider the question of religious attitudes and their long-lasting influence concerning an immigrant population’s destiny. Besides the well-known and widespread catholic practices, the most interesting is to pinpoint the different changes caused by the migration itself. The analysis focuses on collective pilgrimages, considering the example of the populations stemmed from the Italian migratory wave settled in the Midi’s countryside (region of Toulouse) from the 1920s onwards. Organized under the aegis of the Italian catholic Missions, those rituals represented practices of great moment in foreign country. That concerned, during the interwar period, the various “emigrants’ pilgrimages” (and so-called) to local shrines, as well as the great Marian celebrations of the 1950-1960s, when tours were organized in France for the Virgins of Loretta and Fatima. The precise description of those ceremonies underlines the multiple dimensions at stake: renewal of ties for the migrant community, moment that people shared each other, celebration “in the Italian way” tinged with nostalgia, but also, on the contrary, affirmation of visibility in the settlement society itself, advent of new worship itineraries which contribute to create symbolic roots and appear finally as potential factors of integration.

 

Jean-Baptiste Pingault – Jeunes issus de l’immigration portugaise : affirmations identitaires dans les espaces politiques nationaux

 

Jean-Baptiste Pingault – Young People with Portuguese Origins in Contemporary France: Claiming One’s Identity in a Foreign Political Space

Invisibles, les jeunes d’origine portugaise ? La vulgate fait recette. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir essayé. Dès le début des années 1980, des jeunes militants, formés par des opposants au régime salazariste et des militants de la cause immigrée, tentent de construire un mouvement « thos ». Résolument politiques, ces jeunes militants, ayant souvent eux-mêmes connu l’immigration, se veulent « immigrés » avant tout. Il s’agit d’intégrer les Portugais à l’espace politique français, faire de Portugais en France des Portugais de France. Très actifs dans Convergence 84, ils n’en recueillent pas la publicité médiatique attendue : le conflit se joue entre Français et Maghrébins. Le concept d’invisibilité naît quelques mois avant Convergence : il est clair alors que les thos ne seront jamais les beurs. Fin des années 1980, nouvelle donne. Les jeunes sont déjà nés pour la plupart en France et trouvent dans le Portugal de la croissance et de l’Europe la ressource identitaire valorisante que leurs aînés puisaient dans le Portugal des œillets. Les voilà « lusodescendants » : nouveau concept taillé sur mesure par les autorités portugaises pour un véritable marketing national. Le culturel avant tout. Il s’agit de forger les outils d’une perpétuation à long terme de l’identité portugaise en France. Les moyens ? L’Europe et le vote. La stratégie ? Le lobbying. Imposer le « label portugais ». Les résultats ? Une génération montante dans la communauté portugaise. Une visibilité au plus haut niveau de l’État en France et au Portugal mais, jusqu’à maintenant, des désillusions quant à la mobilisation de la communauté sur le vote.

Invisible, the youth with Portuguese origins? This thesis is largely accepted. However, they’ve been trying hard. In the beginnings of the 1980s, young activists, who were trained by opponents to the Salazar regime and pro-immigrants activists, tried to launch a “thos” movement. Firmly involved in politics, these young activists, often born in Portugal, claim to be “immigrants” in the first place. They want to integrate the Portuguese in the French political space: to turn Portuguese in France into Portuguese of France. Their active commitment to “Convergence 84”, did not bring them the media publicity they were expecting: the conflict was between French and North Africans. The concept of invisibility appeared a couple of months before “Convergence”: it was already obvious that the “thos” would never be the “beurs”. End of the 1980s, a new deal. Almost all young were born in France and find in the Portugal of growth and Europe the valuable identity resource that their elders found in the Portuguese revolution. They now are “lusodescendants”: a new concept tailored by the Portuguese authorities for a genuine national marketing. Culture first. They want to create the tools for a long-term perpetuation of Portuguese identity in France. Means? Europe and vote. Strategy? Lobbying. To impose a “Portuguese brand”. Results? An ascending generation within the Portuguese community. A visibility at the upper levels of state in France and Portugal but, yet, disenchantment about Portuguese mobilization on vote.

Mise en ligne le 15 octobre 2004.
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