Laura Lee Downs, Childhood in the Promised Land: Working-Class Movements and the Colonies de Vacances…, 2002

Downs (Laura Lee), Childhood in the Promised Land: Working-Class Movements and the Colonies de Vacances in France, 1880-1960. Durham, Duke University Press, 2002, XV-411 pages.

Auteure d’un ouvrage publié en 1995 et traduit en français en 2002 sous le titre L’inégalité à la chaîne. La division sexuée du travail dans l’industrie métallurgique en France et en Angleterre 1914-1939, Laura Lee Downs a ouvert un nouveau champ de recherche dans son exploration des modes de vie et d’encadrement des milieux ouvriers français. Après un article publié dans Past and Present, February 2000, cette historienne américaine, directrice d’études à l’E.H.E.S.S., publie un ouvrage sur les colonies de vacances, un sujet quelque peu délaissé par l’historiographie ou confiné à quelques articles ou mémoires de maîtrise pas toujours accessibles.

Le sujet n’était pourtant pas vierge. L’ouvrage classique de Philippe-Alexandre Rey-Herme, La colonie de vacances hier et aujourd’hui, 1955 ou les recherches moins anciennes de Jean Houssaye restaient jusqu’à présent les références traditionnellement citées. Ces dernières années, le renouvellement est venu davantage des travaux prenant pour cibles les patronages, les mouvements de jeunesse et d’éducation populaire mais aussi des travaux traitant de l’hygiénisme ou plus largement des politiques de santé publique. Des cheminements qui participent également à cette même histoire des politiques d’encadrement du temps libre des enfants des classes populaires des villes. On peut regretter que des connexions avec ces recherches ne soient pas plus apparentes dans l’ouvrage de Laura Lee Downs.

Une remarque qui ne retire rien à la qualité et à l’originalité de la recherche menée qui, à côté de la traditionnelle compétition entre œuvres laïques et confessionnelles, explore les réalisations développées par des villes ouvrières de la région parisienne comme Ivry ou Suresnes.

Certes, les initiatives de certaines municipalités de la banlieue rouge, de leurs leaders socialistes ou communistes, sont bien connues des chercheurs dans le domaine des politiques sociales mais, en centrant son étude sur les colonies de vacances, l’auteure dévoile un univers à partir duquel elle interroge les priorités sociales et culturelles des nouvelles élites ouvrières en direction de l’enfance, et, à travers elles, leur vision du monde mais aussi leurs utopies. L’improvisation accompagne l’expérimentation. Elle ne détermine pas à elle seule les réalisations. À partir des archives nombreuses qu’elle a rassemblées, Laura Lee Downs renoue les fils d’une pensée politique et sociale débouchant sur une action pour l’enfance. Différents modèles sont dégagés, reflets d’une idéologie, intérêt pour une pédagogie. Pendant un temps, Suresnes, la socialiste, fait le choix d’un placement des mineurs dans des familles rurales. L’envoi en colonie est une pièce importante d’un dispositif ambitieux qui, par une politique de santé publique et d’éducation, entend transformer l’homme pour changer la société.

En 1925, avec l’œuvre des Vacances Populaires Enfantines, l’administration communiste d’Ivry-sur-Seine choisit le placement collectif en établissement. Les Mathes, au bord de l’Atlantique, deviennent un lieu de mémoire. La justification idéologique rencontre un argumentaire pratique devenu dominant dans la France de l’entre-deux-guerres pour imposer le modèle de la colonie-établissement et condamner l’option de Suresnes.

Les expériences ne sont pas complètement déconnectées d’une histoire plus générale des colonies de vacances en France ou en Europe. Les élus-militants partagent avec leurs contemporains des attentes en termes de santé publique. Il est pourtant possible de parler d’un moment ouvrier dans la façon de concevoir ce temps particulier de l’enfance construit, en partie, sur la critique de l’œuvre charitable mais aussi de la colonie scolaire tout en recueillant les fruits des expériences pionnières. La « colo » peut alors être un moment rare de liberté et de découverte pour l’enfant, le groupe. Elle s’impose aussi comme un lieu de fixation d’une culture de classe et constitue une véritable « petite ambassade rouge » dans la France profonde. Laura Lee Downs souligne l’impact de l’expérience sur des classes d’âge successives mais aussi, plus largement, la place prise, dans la France des années 1950, par l’expérience de la « colo » dans les milieux populaires mais aussi, fait plus récent, auprès des enfants des classes moyennes. Au milieu des années 1950, plus d’un million d’enfants partent annuellement en colonie de vacances.

Dans ces communes, des choix politiques sont posés, susceptibles d’être justifiés par une représentation des intérêts de l’enfant et de la classe ouvrière. Émanations d’une pensée collective, ils dépendent également d’options individuelles (le poids et les convictions de personnalités comme Henri Sellier). Ces choix ne sont pas rigides. Ils évoluent en fonction des échecs et succès rencontrés. Étudiées isolément, les expériences, finement analysées, n’en appartiennent pas moins à une histoire plus générale et la circulation des idées et des expériences finit par construire des normes à partir desquelles certains envisagent de remodeler l’expérience. Dans les années 1950, en pleine guerre froide, le développement des politiques publiques autour de l’enfance, la mise en place d’une réglementation et d’organes de contrôle débouchent sur la mise en cause de certaines pratiques ou approches de ce temps de vie collective. Une colonie comme Les Mathes est accusée de ne pas respecter la neutralité républicaine. Face à l’offensive de normalisation, des résistances se précisent. Privé de subventions, l’établissement n’est pas abandonné par le P.C.F. N’ignorant pas l’air du temps, les municipalités ouvrières s’adaptent mais cherchent aussi à sauvegarder une emprise sur leurs créations qui, pour la population de ces villes, sont devenues des références identitaires et, pour la communauté, un véritable patrimoine.

S’appuyant sur une histoire institutionnelle bien charpentée, Laura Lee Downs découvre un moment social et culturel qui n’oublie jamais son sujet : les enfants dans une société en mutation. Nous ne pouvons que souhaiter une rapide traduction de cet ouvrage qui, tout en explorant une facette particulière de la construction des cultures ouvrières, découvre des formes de vie en société où de nouveaux rapports de genre (par la mixité aux Mathes) ou de génération (enfants/adultes) ont été expérimentés.

Pascale Quincy-Lefebvre
Pour citer
Pascale Quincy-Lefebvre, « Compte rendu de Laura Lee Downs, Childhood in the Promised Land: Working-Class Movements and the Colonies de Vacances…, 2002 », Le Mouvement Social, n° 209 (octobre-décembre 2004), p. 111-112, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=922.
Mise en ligne le 15 janvier 2004.
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