Marie-Claude Blanc-Chaléard et al. (dir.), Police et migrants…, 2001

Blanc-Chaléard (Marie-Claude), Douki (Caroline), Dyonet (Nicole), Milliot (Vincent), sous la direction de, Police et migrants. France 1667-1939. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2001, 422 pages.

Aucun colloque important ne s’était tenu sur l’histoire de la police depuis celui qu’avait organisé la Société d’histoire de la révolution de 1848 et des révolutions du XIXe siècle en 1987.1 C’est dire combien l’organisation du colloque « Police et migrants, 1667-1945 » à l’université d’Orléans les 28 et 29 octobre 1999, dont les actes sont aujourd’hui publiés, représente en soi un petit événement historiographique. Le colloque d’Orléans a le mérite de croiser une histoire de la police, actuellement en plein développement, et celle des migrants, dont une partie – l’histoire de l’immigration – est également très dynamique. Cette rencontre entre police et migrants, si évidente dans la réalité sociale quotidienne, trouve donc enfin une traduction universitaire. Deux traits particuliers renforcent davantage encore l’intérêt de ce colloque, et, pourrait-on dire, son originalité. Le premier est le parti pris d’interdisciplinarité qui favorise des regards croisés d’historiens, de juristes et de sociologues. Plus rare encore est le choix de la transpériodicité que les frontières et les habitudes universitaires rendent souvent peu praticable. Ici, huit modernistes et onze contemporanéistes participent (presque) à égalité à une réflexion de longue durée qui s’étend du XVIIe siècle, et même du XVIe siècle dans la contribution de Jean-François Dubost, jusqu’au milieu du XXe siècle. Le choix des dates d’étude apparaît pertinent. Le point de départ, 1667, est certes davantage un référent symbolique qu’autre chose : il s’agit de la date de la création de la lieutenance de police de Paris, dans laquelle la plupart des spécialistes de la question voient la genèse des institutions modernes de la police française. C’est plus généralement la fin du XVIIe et l’ensemble du XVIIIe siècle qui constituent pour les modernistes présents des moments importants de l’émergence d’une police des migrants et/ou des étrangers. De même la date de fin, 1939 – ou plutôt 1945, pour prendre en compte l’intervention de Phryné Pigenet sur la surveillance policière des réfugiés espagnols pendant la Seconde Guerre mondiale –, renvoie moins à une date précise qu’à l’émergence d’un monde nouveau dans lequel se redéfinissent profondément les conditions de réflexion autour du problème traité par le colloque. Quant au choix de la France comme terrain d’étude, il se justifie amplement par une double spécificité nationale par rapport au reste de l’Europe : la précocité et le poids de ses structures policières d’une part, son caractère ancien et affirmé de pays d’immigration d’autre part.

Réunir des chercheurs venus d’horizons différents était en soi un gage de diversité. Le pari est tenu. Les dix-neuf contributions nous font voyager de Lille (C. ClémensDenys) à Marseille (E. Témime) et de Lorient (G. Le Bouëdec) à Grenoble (E. Vial), en passant entre autres par Bourges (P. Rygiel) et Toulouse (J.-L. Laffont). Elles nous font découvrir également des moments très différents de cette relation de longue durée entre police et migrants : à Paris et dans sa proche banlieue par exemple, ce rapport est saisi aussi bien au XVIIIe siècle (V. Milliot) qu’aux XIXe et XXe siècles (C. Lévy-Vroelant, C. Zalc). La diversité des enseignements est également rendue présente par la multiplicité des forces de police envisagées – et, en la matière, on dépasse largement la dualité police/gendarmerie – et par l’hétérogénéité des migrants contrôlés et surveillés : l’œil de la police réunit en effet au sein d’une même dénomination des personnes très différentes, du vagabond au saisonnier, du déserteur à l’étranger, ou encore du trafiquant à l’honnête commerçant. Cette diversité apparaît ici d’autant plus comme une richesse qu’elle ne conduit pas, comme dans tant de publications de colloques, à un morcellement. La publication des actes est en effet le résultat d’un véritable travail de synthèse et de présentation, qui se manifeste par une solide présentation générale (M.-C. Blanc-Chaléard, C. Douki, N. Dyonet et V. Milliot), une longue introduction au début de chacune des quatre parties du livre (respectivement D. Roche, C. Douki, B. Garnot et J.-C. Farcy), une conclusion (J. Nicolas) et une postface éclairante rédigée par Jean-Marc Berlière, pionnier de l’histoire de la police depuis de nombreuses années, et René Lévy. Le lecteur dispose donc de tous les instruments nécessaires pour se repérer dans cet ensemble riche, pour discerner les rapprochements et les divergences entre les différentes contributions, mesurer leur apport à la recherche mais aussi connaître les limites des connaissances sur tel ou tel point. Il s’agit donc d’une publication scientifique digne de ce nom et non d’un collage maladroit de divers points de vue.

Il est impossible de rendre en quelques mots l’apport de chacune des contributions, dont aucune ne semble déparer dans l’ensemble. Tout au plus peut-on souligner les lignes de forces d’un tel ouvrage collectif. Quatre grandes parties le structurent. Dans la première, « Contrôle de la mobilité et des migrants : principes et pratiques », les différents auteurs se penchent sur la construction institutionnelle d’une police des migrants, la plupart du temps à l’orée de l’ère contemporaine. On signalera la très intéressante contribution de Vincent Denis sur la généralisation des passeports intérieurs sous l’Empire, qui décline le sujet dans toutes ses dimensions, du choix d’un modèle de passeport dans les bureaux parisiens à l’accueil qui lui est fait par les populations. La deuxième partie, introduite avec beaucoup de clarté par Caroline Douki, s’intéresse plus particulièrement à la période 1870-1940, moment où, le contexte international et la mise en place de la République aidant, « le rapport police/migrants devien[t], pour l’essentiel, un face à face police/étrangers ». C’est l’un des points forts de ce colloque que de montrer cette transformation des migrants dans les représentations et les pratiques de la police, des populations flottantes d’Ancien Régime et du premier XIXe siècle à la figure de l’étranger à partir des années 1870, alors que le critère national comptait auparavant moins dans les préoccupations du pouvoir qu’une mobilité jugée dangereuse. La troisième partie, « Les “périphéries” sous contrôle : espaces portuaires et frontaliers », aborde un problème central par le biais de cinq monographies. Le changement d’échelle, comme de temps et d’espaces, permet de mesurer tout à la fois les ruptures et les continuités des pratiques de surveillance des migrants en ces points naturellement névralgiques dans les diverses mobilités que sont les ports et les frontières. Enfin, la quatrième partie, « Le contrôle des migrants en ville », complète le tour d’horizon auquel nous invitent les organisateurs du colloque.

Les apports de ce colloque sont, dans le détail, très nombreux et tous ceux qui s’intéressent à ces questions trouvent profit à en lire les actes. Mais si l’on devait résumer ce qui fait l’intérêt général de cet ouvrage, l’idée d’une contribution au renouvellement de l’histoire sociale s’impose. Aussi diverses soient les interventions reproduites ici, toutes s’inscrivent dans ce que l’on pourrait appeler une histoire sociale du pouvoir. Histoire sociale du droit et des institutions d’abord : la réglementation et la codification produites au sommet et la création de structures policières sont absolument inséparables d’une pratique policière sur le terrain, que celle-ci les précède ou les suive. La surveillance des populations migrantes apparaît souvent comme un laboratoire qui conduit à la création ou la modernisation des structures policières. Histoire sociale des agents de la surveillance ensuite : à cet égard, la contribution d’Arnaud-Dominique Houte est exemplaire, tant elle montre que les gendarmes, particulièrement affectés au contrôle des populations mobiles, sont généralement les seuls juges, sur le terrain, de l’attitude à adopter face aux populations surveillées. De là, la nécessité de pénétrer l’univers mental dans lequel les agents du maintien de l’ordre évoluent. Histoire sociale des pratiques de pouvoir également, puisqu’il s’agit de repérer les écarts incessants entre normes et réalités, selon les contextes particuliers et au gré des accommodements et des intérêts bien compris, qui conduisent parfois à relâcher en partie la surveillance sur une main-d’œuvre immigrée jugée utile économiquement. Histoire sociale, enfin, de la réception par les populations concernées des contraintes que l’on veut leur imposer : de la fraude à la résignation, toutes les attitudes en effet sont possibles.

Ces remarques n’épuisent pas la richesse de cet ouvrage, auquel deux reproches pourraient être adressés. La dimension politique de la surveillance policière des migrants apparaît assez peu, sauf dans quelques contributions et notamment celle de Ralph Schor sur la surveillance des fascistes et antifascistes italiens établis ou de passage dans les Alpes-Maritimes de 1919 à 1939. Or, dès le XIXe siècle, le migrant, étranger ou non, est celui qui corrompt « l’esprit public », qui contamine les populations sédentaires avec des idées « subversives ». On sait bien d’ailleurs que la politisation des campagnes, lorsqu’elle se fait dans un sens républicain ou radical-socialiste, est en partie l’œuvre des colporteurs, très surveillés au XIXe siècle, notamment de la Restauration au Second Empire2. Autre reproche par lequel on terminera : encore une fois, à une ou deux exceptions près, le premier XIXe siècle est sacrifié, alors même qu’il constitue le centre de gravité chronologique de la période considérée. Il n’en reste pas moins que cette publication ouvre avec intelligence un chantier passionnant.

Pierre Karila-Cohen
1 Les actes ont été publiés : P. Vigier (dir.), Maintien de l’ordre et polices en France et en Europe au XIXe siècle, Paris, Créaphis, 1987.
2 Voir l’ouvrage fondamental en la matière d’E. Berenson, Populist Religion and Left-Wing Politics in France, 1830-1852, Princeton, Princeton University Press, 1984.
Pour citer
Pierre Karila-Cohen, « Compte rendu de Marie-Claude Blanc-Chaléard et al. (dir.), Police et migrants…, 2001 », Le Mouvement Social, n° 209 (octobre-décembre 2004), p. 114-117, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=925.
Mise en ligne le 15 juin 2002.
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