Jean-Yves Le Naour, Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les mœurs sexuelles des Français, 1914-1918, 2002

Le Naour (Jean-Yves), Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les mœurs sexuelles des Français, 1914-1918. Paris, Aubier, 2002, 412 pages. « Collection historique ».

Dans ce travail d’une vaste ampleur (tiré d’une thèse de doctorat), sans être jamais pesant, Jean-Yves Le Naour entend comprendre et analyser ce que la Grande Guerre change dans la perception du sexe et dans les rapports de sexe.

Pour beaucoup, le déclenchement de la guerre apparaît alors comme une « épreuve régénératrice venue revitaliser la nation et la race française ». Le thème court d’une publication à l’autre, du moins au début du conflit. La régénération – et la victoire – passent par le contrôle des mœurs. D’emblée « la morale sexuelle est ainsi propulsée au cœur des enjeux du conflit ». Un contrôle accru pèse sur les vecteurs d’« immoralité » tels la littérature licencieuse ou le théâtre. La mode même n’échappe pas aux critiques de la vague moralisatrice qui prolonge les préoccupations d’avant-guerre. À la régénération et à la purification, s’ajoute la nécessité du « repeuplement », d’autant que les « repopulateurs » accusent la faiblesse démographique de la France d’être responsable de la guerre.

La dénonciation des « périls intérieurs » (la syphilis et la prostitution au premier chef, qui font l’objet d’un grand nombre de mesures et de règlements) constitue le second thème de l’enquête. J.-Y. Le Naour étudie notamment la prostitution à destination des poilus. Pour l’armée, le sexe vénal doit rester sous contrôle, ce qui conduit à organiser de véritables bordels militaires afin de lutter contre le « libre-échange sexuel ».

Aux femmes françaises, la guerre offre de nouvelles occasions de rencontre : tels les soldats américains ou les troupes coloniales (dont la fréquentation apparaît comme « un scandale politique et racial »). L’infidélité suscite les plaintes en justice des soldats dès le moment même. Or les épouses adultères sont plus sévèrement punies lorsque leur mari est aux armées. Pour les contemporains, le commerce amoureux, avec un Allemand, en territoire occupé, constitue une « transgression insoutenable du sentiment national ». Une jeune femme de Lannoy, mise en cause, mais qui assume cet amour coupable, proclame pourtant que « l’amour n’a pas de patrie ». Il n’en aurait été que plus intéressant de ne pas laisser de côté la bibliographie allemande (telle la somme dirigée, dès les années vingt, par Magnus Hirschfeld et Andreas Gaspar sur les « mœurs » en 14-18 – Sittengeschichte des Ersten Weltkrieges, 1re éd., 1929 – riche de discours et de matériaux pour les questions traitées).

Faut-il conclure, comme J.-Y. Le Naour partant de cette affaire de Lannoy, à l’impossibilité d’un « affranchissement personnel des contraintes collectives dans une Grande Guerre qui exige une mobilisation constante de toutes les énergies nationales » ? Et voir à l’œuvre dans cette mobilisation les prémices d’un processus totalisant qui trouvera son accomplissement dans le fascisme ? Question de perspective sans doute : l’étude des pratiques par lesquelles les acteurs reconfigurent les codes et des règles qui s’imposent à eux, évitant le risque de la téléologie, dépeint souvent des mondes plus contrastés.

Les historiens de la Grande Guerre se sont peu interrogés jusque récemment (voir cependant le chapitre « Sexes en guerre » de La Guerre censurée de F. Rousseau, peu utilisé ici) sur les frustrations et les comportements sexuels des poilus. Ils étaient, à la vérité, peu aidés, souligne J.-Y. Le Naour, par les témoignages des combattants, souvent bien discrets sur la question. L’auteur note la « torture de la continence forcée » ou la « peur de mourir sans avoir connu l’amour » et donne quelques éléments sur l’homosexualité ou l’onanisme. C’est sur cette question des pratiques, surtout celle des soldats, que cette très riche étude, centrée sur les « représentations », semblera sans doute le moins aboutie. Dans ce type d’historiographie, l’accumulation d’énoncés généraux, aussi intéressants et argumentés soient-ils, pose inévitablement la question de leur représentativité.

Au final, les grands discours des débuts de guerre se heurtent à la vérité du conflit. L’ « Union sacrée des sexes » s’effrite et l’évolution des pratiques sexuelles, réelles ou fantasmées, démoralise les moralisateurs de 1914. Et voilà que l’on constate, en 1918-1919, que la guerre produit, en plus des désastres évidents, des « ruines morales »…

Nicolas Offenstadt
Pour citer
Nicolas Offenstadt, « Compte rendu de Jean-Yves Le Naour, Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre. Les mœurs sexuelles des Français, 1914-1918, 2002 », Le Mouvement Social, n° 209 (octobre-décembre 2004), p. 138-140, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=950.
Mise en ligne le 15 octobre 2004.
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