Mouvement Social
Compte rendu de :

Wolfgang Benz (dir.), Umgang mit Flüchtlingen. Ein humanitäres Problem, 2006

Aurélie Audeval
Benz (Wolfgang), sous la direction de, Umgang mit Flüchtlingen. Ein humanitäres Problem. Munich, Deutscher Taschenbuch, 2006, 221 pages.

Cet ouvrage collectif est une publication qui fait suite à la journée d’étude Verweigertes Asyl – Die Abwehr von Flüchtlingen – Aktualität und Geschichte eines humanitären Problems1 les 7 et 8 avril 2005, à Berlin, au sein du centre d’études sur l’antisémitisme de la Technische Universität. Les onze contributions tentent de retracer la problématique des réfugiés sous une perspective à la fois historique et internationale. Au delà de cette volonté évidente et en partie réussie d’embrasser la problématique de la manière la plus large possible, ce livre est très marqué par le contexte allemand, qu’il soit historique, politique et social. Visiblement adressé à un assez large lectorat allemand, il n’en fournit pas moins lecteur francophone des outils permettant de penser le phénomène des réfugiés dans un autre contexte national.

Les trois premiers articles d’E. Reuter, de F. Kiefer et de C. Curio reviennent sur divers aspects de l’exil allemand lors de l’épisode national-socialiste. Cette entrée en matière concernant une période où le réfugié n’est plus un étranger, mais bien un Allemand, permet un renversement intéressant aussi bien du point de vue scientifique que pour un large public car elle bouscule l’a priori selon lequel la stricte égalité réfugié/étranger est posée comme une évidence. Le sort juridique et politique fait aux réfugiés prend une autre dimension à partir du moment où le questionnement ne porte plus sur l’accueil des réfugiés, mais sur les ressources dont ils disposent.

Viennent ensuite trois articles qui traitent à grands traits des politiques mises en place au niveau européen (Frank Caestecker) et en Allemagne (Wolfgang Benz et Rita Süssmuth) tout au long du XXe siècle avec un accent plus marqué sur l’après Seconde Guerre mondiale. La contribution de F. Caestecker retrace avec brio les enjeux de l’immigration en Europe face au marché du travail et surtout la logique implacable avec laquelle la criminalisation d’une partie de l’immigration semble dictée par la nécessité étatique d’opérer un contrôle des flux. Dans ce contexte, l’auteur analyse les politiques d’asile comme des soupapes permettant d’accepter certains réfugiés pour mieux en refuser d’autres. Rita Sussmüth rappelle avec justesse, mais sans grande originalité, que les politiques européennes font, certes, diminuer le nombre des demandes d’asiles, mais non celui des personnes en quête d’asile. Elle met ainsi en cause le rôle joué par les Etats-tampons. Malgré sa richesse, cette partie n’évite pas les redites. Elle souligne la complexité des orientations politiques, des lois et des conventions internationales, au risque d’aboutir au résultat contraire à celui souhaité par des auteurs soucieux d’éclairer le lecteur profane.

Les dernières contributions reviennent sur des cas plus concrets concernant les politiques d’asile aujourd’hui. L’article de W. Benz sur la réalité des camps d’internement en Australie relève du témoignage utile face à l’absurdité de la situation. Il agite ce modèle comme un épouvantail de ce qui pourrait arriver en Europe. Dans un tout autre contexte, l’analyse faite par P. Widman pose des jalons intéressants sur la double immigration vietnamienne en Allemagne, avec d’un côté une population de boat people bien accueillie en RFA et de l’autre les miséreux anciens travailleurs venus, au nom de la solidarité des peuples socialistes, dans une RDA qui n’existe plus. Cet exemple, concret et précis, pose l’hypothèse que le cadre de l’accueil des réfugiés paraît bien plus déterminant pour la réussite de l’installation dans le pays d’accueil que l’origine. Il tord le cou aux préjugés ethnicistes et/ou culturalistes. On regrette l’absence d’une approche rapide du milieu social dont sont issus ces migrants dans leur pays d’origine. Enfin, deux articles de J. Wetzel sur l’Italie et d’A. Kreienbrink sur l’Espagne posent le problème de deux pays, qui ayant connus l’exil et l’émigration, sont aujourd’hui la terre d’arrivée de nombreux migrants à destination de l’Europe. Offrant une bonne vue d’ensemble de la situation politique de chacun des pays, le premier se penche sur les aspects juridiques de la catégorisation des réfugiés, tandis que le second rediscute la notion de forteresse Europe, présentant l’Espagne comme un « bastion de l’Europe ». L’ouvrage se termine par une intervention de R. Neudeck sur la question humanitaire, occasion d’une ouverture sur ce qui se passe avant la migration.

Riche, l’ouvrage ne soulève pas moins d’interrogations, en rapport même avec sa visée « grand public » et son approche très pragmatique. Les considérations d’E. Reuter sur l’européanité de la Turquie, catégorisation déjà douteuse en soi, fondée sur le fait que des migrants allemands y auraient amené des bases européennes semblent ainsi plus que discutable. L’intervention de R. Neudeck qui pose la question nécessaire de l’aide humanitaire aborde celle de ses liens avec la politique, relève d’une vision très classique à travers la présentation d’humanitaires européens et blancs tenus pour des acteurs omnipotents et irremplaçables à la fois. Certains auteurs donnent l’impression d’ignorer les débats scientifiques sur les catégorisations et les questions inhérentes au stand point. Mais la plus grande inquiétude naît de la propension à proposer des solutions au « problème des réfugiés ». Au delà des propositions elles-mêmes, avancer des solutions revient à accepter de poser les réfugiés et l’immigration comme un « problème », sans même discuter de la pertinence de cette qualification. Ce livre, réunissant des acteurs de terrain relativement connus et des chercheurs, offre au public allemand un ouvrage relativement bien fait. Il attire par son format, par sa langue relativement simple. Il joue aussi sur l’identification et l’indignation face à la situation faite aux réfugiés et offre des éléments d’analyse souvent pertinents. Les réfugiés y sont cependant présentés comme de pauvres êtres que le lecteur membre d’une société développée se doit d’aider par humanité. La quasi totalité des auteurs expriment leur indignation, mais délaissent le questionnement critique qu’appelle l’étude des réfugiés et de l’immigration en général. Par là, l’ouvrage illustre la question plus large de savoir si le rôle social des chercheurs et celui des consultants experts doivent être confondus.

Plus que scientifique, l’ouvrage s’efforce d’amener un large lectorat à une approche compréhensive de la question des réfugiés. Rien d’extraordinairement novateur donc, en matière de recherche, mais un témoignage intéressant sur les débats suscités outre-Rhin. On peut s’inquiéter, à ce titre, de constater que la quatrième de couverture, censée attirer le lecteur potentiel sans le choquer, puisse affirmer que face aux réfugiés « il est difficile d’agir entre nécessité humanitaire et prévention de la criminalité ». Sans connaître les méandres du monde de l’édition qui ont amené à proférer une telle énormité – en contradiction avec les propos tenus à l’intérieur –, cette volonté de gagner un large public au détriment d’une réflexion scientifique montre là sa limite la plus extrême.

Aurélie Audeval
1 « Asile refusé – Défense face aux réfugiés – actualité et histoire d’un problème humanitaire ».
Pour citer
Aurélie Audeval, « Compte rendu de Wolfgang Benz (dir.), Umgang mit Flüchtlingen. Ein humanitäres Problem, 2006 », Le Mouvement Social, et en ligne : http://mouvement-social.univ-paris1.fr/document.php?id=970.
© 2001-2007, Le Mouvement Social. Mise en ligne le 19 juin 2007.